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Idées & Débats

OPINION. « L’urgence d’un discours politique de vérité en Europe »

latribune.fr

Publié le 13 janvier 2026 à 07:20

Eric Muraille Philippe Naccache Julien Pillot

Eric Muraille Philippe Naccache Julien Pillot

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Au cœur du débat stratégique européen, les mises en garde répétées des plus hauts responsables militaires occidentaux révèlent une inquiétude croissante face à la Russie. Les propos du général Mandon, loin d’être isolés, s’inscrivent dans un diagnostic partagé : l’Europe manque de cohésion politique et de préparation fonctionnelle pour affronter durablement un environnement sécuritaire dégradé.

Par Eric Muraille, Philippe Naccache et Julien Pillot (Inseec Grande Ecole, Groupe Omnes Education)

À l’occasion du Congrès des maires de France du 21 novembre 2025, le général Mandon, chef d’état-major des armées, a déclaré que la France devait « *accepter de perdre ses enfants* » face à la menace russe. Cette formule a suscité de vives réactions sur l’ensemble de l’échiquier politique, souvent accusée d’alarmisme ou de catastrophisme. Pourtant, ce propos s’inscrit dans une ligne désormais partagée par plusieurs responsables militaires et stratégiques occidentaux. Le chef d’état-major britannique, Sir Richard Knighton, appelle à une « résilience nationale » face à un risque croissant émanant de la Russie. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, estime pour sa part qu’une confrontation directe de l’Europe avec la Russie pourrait survenir d’ici cinq ans. Le message est clair : il ne s’agit plus d’hypothèses marginales, mais d’analyses convergentes issues des plus hautes autorités militaires.

Une Europe prisonnière du déni et incapable de courage politique

L’Europe ne fait pas encore face à une menace existentielle. Mais elle doit se préparer à dissuader, ou à répondre, à une agression russe à ses frontières. L’incapacité d’une large partie de la classe politique française à entendre ce message reflète un malaise à l’échelle européenne. L’Europe, partisane du « doux commerce » de Montesquieu, a progressivement cessé de penser la guerre comme un phénomène durable. Elle l’a réduite à des crises lointaines, technologiquement maîtrisables, peu coûteuses en vies humaines. Or, le conflit ukrainien et ses dizaines de milliers de morts ont brutalement rappelé une réalité oubliée : la guerre reste une épreuve d’endurance collective, un affrontement prolongé qui exige une mobilisation industrielle, sociale et politique de long terme, fondée sur une stratégie claire et largement partagée. Face à la Russie, l’Europe ne manque pas de ressources économiques et technologiques. Sa vulnérabilité réside dans son incapacité structurelle à maintenir une ligne politique et stratégique cohérente dans la durée. Cette absence de coordination politique conduit à un scénario d’effondrement bien identifié par les analystes : échec industriel, fatigue sociale, perte de crédibilité stratégique, affaiblissement militaire. Ce risque est renforcé par le désengagement et l’imprévisibilité des États-Unis, qui génèrent une incertitude permanente, alimente l’attentisme et se traduit paradoxalement par un sous-investissement chronique en Europe. Le président Trump a manifesté clairement sa volonté d’assurer l’hégémonie américaine en accaparant les ressources de ses voisins, que celles-ci appartiennent à des états voyous, comme le Venezuela dont il vient de renverser le gouvernement, ou à des alliés comme le Canada ou le Groenland qu’il n’hésite pas à menacer.

Une cohésion par la préparation fonctionnelle, non par le nationalisme

L’Union européenne est fondamentalement conçue pour gérer les crises par le compromis, non pour conduire une stratégie sous contrainte prolongée. Elle ne peut s’appuyer sur un nationalisme classique, ni exiger des sacrifices au nom d’une souveraineté pleine et entière. Faute de fédéralisme, la seule voie réaliste pour renforcer la cohésion stratégique européenne passe par une préparation fonctionnelle profonde et progressive. Celle-ci implique le renforcement durable des capacités industrielles et énergétiques, une planification crédible de la formation militaire et civile, la normalisation du risque dans le débat public, le rétablissement de la confiance dans les institutions et surtout, une clarification politique sur ce qui est défendu : un territoire, des ressources, des droits fondamentaux et un mode de vie. La Finlande offre un exemple instructif. Elle a su développer un patriotisme civique sobre, faire de la défense nationale un objectif légitime sans sombrer dans un nationalisme belliqueux. Sa communication est claire, vérifiable, crédible. La culture du renseignement ouvert et de la vérification de l’information y renforce la confiance, réduit la panique et accroît la résilience collective. La Finlande démontre qu’une démocratie peut se préparer à la guerre sans sacrifier le pluralisme politique ni basculer dans l’autoritarisme. Toutefois, la généralisation de ce modèle à l’échelle européenne se heurte à des obstacles majeurs. L’Europe n’est ni un État unitaire, ni une société culturellement homogène, pas d’avantage qu’une communauté partageant une mémoire militaire commune de résistance à la Russie. La perception de la menace autant que les intérêts économiques, et parfois même les valeurs, varient fortement d’un pays à l’autre, rendant difficile tout alignement stratégique. Par ailleurs, le modèle finlandais repose sur un haut niveau de confiance institutionnelle, alors même que celle-ci est en net recul dans de nombreux pays européens. Enfin, l’Europe s’est historiquement construite sur une dédramatisation du risque de guerre et sur une délégation prolongée de sa sécurité aux États-Unis — une trajectoire difficile à inverser rapidement.

Une refondation narrative indispensable mais risquée

Adopter une approche inspirée du modèle finlandais nécessiterait une profonde refondation narrative européenne. Ce processus est complexe et comporte des risques réels : résurgence des nationalismes, rejet accru des institutions européennes, fragmentation politique. Il ne peut donc être que progressif, soigneusement préparé, et fondé sur une culture de sécurité partagée plutôt que sur des appels émotionnels au nationalisme. Cela implique notamment de limiter certaines capacités de blocage politique sur les enjeux stratégiques vitaux, définir des choix de défense à long terme, partiellement sanctuarisés, et de dépolitiser en partie la politique de sécurité européenne. Ces ajustements visent à préserver le pluralisme démocratique — socle de la légitimité Cette refondation est d’autant plus nécessaire que la menace russe n’est pas la seule à l’horizon. Le changement climatique agit déjà comme un puissant facteur de déstabilisation. Il peut notamment affecter la productivité agricole et l’accès à l’eau douce, réduire la productivité du travail. Toute choses susceptibles de favoriser les conflits. Dès 2007, le général Burkhard évoquait son rôle de « catalyseur de chaos ». Comme l’a formulé Sherri Goodman, il constitue un véritable multiplicateur de menaces, exacerbant les conflits entre États et au sein même des sociétés. Une communauté politique qui entend protéger durablement sa population ne peut se contenter de polémiques stériles. Un discours de vérité doit être adressé aux citoyens sur la nature, la multiplicité et la convergence des menaces, ainsi que sur la nécessité de s’y préparer collectivement. La question n’est donc pas seulement stratégique ou militaire. Elle est profondément politique : qui aura le courage d’assumer ce discours dans la durée, sans céder à la facilité électorale, au déni ou à l’irresponsabilité et comment porter ce discours au niveau européen ?

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