OPINION. « La nécrose finale du capitalisme » (Michel Santi)
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Jorge Salvador - Unsplash
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Par Michel Santi, économiste (*)
Jouets, sneakers, météo, élections, amitiés : tout peut désormais devenir un actif spéculatif. La vie quotidienne devient un marché perpétuel où l’usage compte moins que la probabilité. Au cœur de cette mutation, une certitude : plus rien ne vaut vraiment s’il devient possible de parier sur tout.
Le capitalisme rend l’âme sous le poids de ses propres excès. Sa réalité nouvelle, palpable, se manifeste par des dérives absurdes transformant la vie quotidienne en un casino géant. Les objets les plus triviaux y deviennent des instruments de spéculation financière. Sa déchéance est accélérée par l’automatisation, l’intelligence artificielle et la financiarisation débridée qui cannibalise tout, et tout le monde.
En 2025, les spéculateurs n’ont plus besoin d’acheter un produit pour participer à ce grand jeu planétaire où la chosification est totale, absolue, et où la culture n’est plus qu’un algorithme de trading. Car tout est aujourd’hui monétisé, même le fun.
Du haut de leur volume annuel estimé cette année à 50 milliards, les marchés consacrés à la prédiction rivalisent désormais avec les bourses traditionnelles. Sauf que, quand tout est « tradable », plus rien n’a de valeur intrinsèque.
Prenons Kalshi, plateforme réglementée par la CFTC (Commodity Futures Trading Commission), qui permet de trader des « contrats d’événements ». Ces contrats binaires s’achètent entre 1 et 99 cents selon la probabilité perçue. Soixante cents pour « oui » équivaut à 60 % de chances : si l’événement se produit, votre contrat vaut un dollar ; sinon, il expire sans valeur.
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Quelques illustrations pour comprendre l’absurdité organisée :
Le marché n’épargne pas la matière.
Les sneakers, par exemple, ne se portent plus : elles se tradent.
« La Jordan 1 Retro High OG dépassera-t-elle 250 dollars sur StockX une semaine après sa sortie le 29 novembre 2025 ? » Prix : environ 65 cents pour « oui ». Volume : 5 millions de dollars en 24 heures.
Les jouets se transforment en actifs dérivés. Les figurines Labubu ? Un jouet en PVC devenu actif plus liquide que bien des actions cotées. Une Labubu rare (« Secret » Big Into Energy) s’est vendue 28 000 dollars.
Des files d’attente de 48 heures devant les Pop Mart de Shanghai, des bagarres filmées pour une boîte à 60 euros, des contrats spéculant sur les prix moyens de la série « Exciting Macaron » : petite économie fébrile d’un monstre mignon devenu produit financier.
On ne possède plus l’objet. On possède une probabilité qu’un autre le paiera plus cher.
Les excès spéculatifs rongent même l’intime. On parie sur les ouragans, les faillites, les licenciements. On vend l’accès à sa vie privée, à ses relations, à ses émotions — sous forme d’abonnements.
Des apps permettent de « louer un ami ». Des influenceurs facturent leur présence à des anniversaires d’enfants. L’amitié s’achète à l’heure via RentAFriend : 20 dollars pour un café feint.
C’est le règne du BNPL : « Buy Now, Pay Later ». Klarna, Afterpay et consorts transforment les achats les plus banaux en microcrédits.
Un T-shirt, un sandwich, du maquillage : tout devient dette. Les jeunes sont exhortés à s’endetter dès 20 euros.
Empruntez 20 euros pour un sandwich que vous paierez en six mois avec 15 % d’intérêt.
Votre voiture possède des sièges chauffants ? Vous devez vous abonner pour les activer. Votre Tesla freine moins fort – tant que vous n’avez pas payé l’option « accélération premium ».
Chez iRobot, les aspirateurs Roomba cartographient votre salon, mais refusent de le faire sans cloud payant.
À Mumbai, un microcrédit à 80 % annuels pousse une famille à hypothéquer sa chèvre ; saisie, elle (la famille) dort sous un pont.
Vous avez acheté l’objet ? Eh bien, vous devez à présent louer le droit de l’utiliser.
À mesure que la spéculation s’infiltre dans les objets, dans les relations, dans les émotions, elle s’ancre également dans notre imaginaire. Elle redéfinit ce que nous considérions comme normal, comme pratique, comme inévitable. Chaque abonnement imposé, chaque microcrédit travesti en service, chaque contrat de probabilités appliqué au réel déplace une frontière, imperceptiblement, par glissement continu.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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