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OPINION. « Mercosur : en finir avec les hypocrisies »

Nicolas Jean Brehon

Publié le 12 janvier 2026 à 07:10 - Mis à jour le 12 janvier 2026 à 11:44

Nicolas-Jean Brehon

Nicolas-Jean Brehon

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L’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur avance vers une signature quasi inéluctable, malgré les protestations françaises. Porté par une majorité d’États membres et des intérêts économiques puissants, ce traité cristallise enjeux agricoles, stratégiques et géopolitiques. Son adoption révèle les limites de l’influence française et pose les bases d’un débat urgent sur l’avenir de la PAC.

Par Nicolas Jean Brehon, conseiller honoraire au Sénat

L’accord de libre échange avec le Mercosur sera signé. Il fallait être naïf ou hypocrite pour feindre de croire le contraire. Il y avait trop de pressions pour qu’il en soit autrement. La résistance de la France, molle et tardive, n’a pas été suffisante. Il ne s’agit évidemment pas de nier la légitimité des colères ou la pertinence des arguments (les distorsions de concurrence, les doutes sur les modes de production et les contrôles, les impacts sur l’environnement…), mais d’en appeler à la lucidité. Et une fois le constat posé, chercher des solutions.

L’accord sera signé car il s’inscrit dans une logique historique européenne. 

Il y a d’abord une logique institutionnelle

Depuis 1970, les décisions relevant de la politique commerciale commune se prennent à la majorité qualifiée au sein du Conseil (15 Etats représentant 65 % de la population). Le vote majoritaire répond à ce qu’on appelle un processus d’intégration, pour ne pas dire une logique fédérale. C’est un travers bien français que d’oublier que l’Union européenne (UE)  est autre chose que 26 Etats autour de la métropole. La France a été battue à la loyale au terme d’un processus démocratique qu’elle a sinon initié (l’épisode de la chaise vide en 1966 a été le symbole d’une résistance au passage à la majorité qualifiée) du moins accompagné. Il se trouve qu’une large majorité d’Etats membres est favorable à l’accord. A commencer par l’Allemagne qui y trouve son intérêt. Le pays est un acteur dominant sur le marché automobile notamment sur le créneau des marques premium. « Les constructeurs automobiles pourraient faire partie des gagnants de ce partenariat ». Le marché sud américain est encore modeste (23.000 véhicules au Brésil et Argentine) mais garde une potentialité (Valentin Cimino, automobile propre, 10 décembre 2024). En résumé 4 X 4 de Mercédès contre limousines de Haute vienne ? Les jeux sont faits.

Il y a également une logique politique et même idéologique

L’Allemagne n’est pas seule à défendre l’accord. Beaucoup d’autres pays sont portés par le commerce international (Pays Bas, Danemark, Suède…) mais surtout, la construction européenne a été fondée dès l’origine sur une idéologie mercantile, toute orientée vers le libre échange et la concurrence. L’ouverture de l’UE au commerce international est inscrite dans les traités. C’est pourquoi les discours sur la puissance et la souveraineté européenne sont vains car l’UE n’a jamais été conçue et n’a jamais œuvré en ce sens. L’UE élabore des normes mais se veut un espace de commerce ouvert. L’idéologie concurrentielle s’est imposée depuis longtemps. Surtout si cela peut entrainer une baisse des prix. Pour les Allemands qui importent déjà beaucoup de viande d’Amérique du sud, les importations sans droit de douane sont plutôt une bonne nouvelle. En résumé, blondes d’Aquitaine contre angus de Patagonie ?  Les jeux sont faits.

L’accord sera signé car il présente des atouts face auxquels les plaintes des agriculteurs pèsent peu.  

Les avantages sont d’abord immédiats

L’accord fait le lien entre deux zones de libre échange : le marché européen et le Mercado Común del Sur, le marché commun du sud réunissant le Brésil, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay et la Bolivie, soit les deux tiers du continent sud américain. 750 millions de personnes. C’est un accord global qui porte sur la libéralisation des échanges essentiellement par la baisse des droits de douane (pas seulement sur les marchés agricoles) et sur l’ouverture des marchés qui permettra aux entreprises européennes de se porter candidates sur les marchés publics sud-américains. Ainsi de nombreux secteurs sont intéressés par cette libéralisation qu’il s’agisse des secteurs industriels (chimie, automobile…) ou des services (eau, assainissement, transport….).

L’accord offre également des potentialités

En arrière plan des données commerciales, l’accord sous-tend des enjeux stratégiques. Les pays du Mercosur, à commencer par le Brésil et l’l’Argentine, détiennent quelques réserves de minerais indispensables aux technologies civiles et militaires. Le lithium et le cuivre, critiques pour la transition énergétique, le nickel, le silicium (pour les panneaux photovoltaïques), le tungstène (à la base de la propulsion des drones)... Cette exploitation des minerais ne se fera pas sans tiraillements dans la mesure où elle s’accompagne souvent d’un désastre écologique. Mais dès lors que « la souveraineté sera minérale » (Yves Mamou, site substack, 8 janvier 2026), la coopération avec le Mercosur prend un tout autre relief. Du point de vue géopolitique, on peut aussi affirmer que quelques Etats ne seraient pas fâchés de voir l’accord européen capoter. Les Etats Unis bien sûr mais aussi la Chine, superpuissance quasi coloniale qui investit partout où elle peut. En résumé, charolaises contre lithium ? Les jeux sont faits.

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Alors ? Rien ne va plus ? Que nenni ! Cet échec peut être l’occasion d’un rebond. Les efforts doivent venir tant du côté des agriculteurs que de l’Etat.

Le sursaut agricole

Redonner l’espoir au monde agricole c’est commencer par lui parler avec le langage de la vérité. 

« Il faut exclure les questions agricoles des accords commerciaux ». Une exception agricole à l’instar de l’exception culturelle avancée dans les médias par quelques politiques qui parlent de sujets dont ils ignorent tout ! Une supercherie. Car même si c’est le volet qui fâche, l’agriculture est aussi le premier sujet qui intéresse nos partenaires. Exclure l’agriculture serait comme négocier un accord de paix en Ukraine sans parler des questions militaires.

 « Nous voulons des prix garantis, comme avant 1992 ». Une idée entendue sur les barrages. La politique agricole commune (PAC) reposait en effet jadis sur des prix garantis. Un bon ministre de l’agriculture était un ministre qui ramenait de bons prix. Voilà 30 ans que la PAC a été réformée, tant elle était accusée en interne par nos partenaires et acculée en externe par nos concurrents. Des prix officiels décidés à 27 très vite déconnectés du marché mondial et qui supposent des subventions pour exporter ? Comment les syndicats aux commandes des manifestations paysannes peuvent -ils faire croire à de telles sornettes ? 

Les prix ne peuvent pas être des prix administrés et décidés à Bruxelles ni même à Paris. Le prix minimum du porc revendiqué et obtenu de haute lutte en 2015 a été un loupé magistral (auteur, le Figaro 28 février 2024). Mais ils pourraient être des prix négociés entre les parties prenantes. Pourquoi ne pas chercher à construire une filière entre éleveurs et grande distribution ou entre éleveurs et restaurateurs. N’est-il pas navrant de voir tant de restaurants proposer des viande « origine UE et non UE » alors qu’ils pourraient se fournir auprès des éleveurs français si une filière (supposant garanties de production, de qualité, cahier des charges, prix etc..) était organisée ? 

Rappelons enfin que toute l’agriculture n’est pas impactée de la même façon par l’accord. Les contingents d’importation sans droits de douane concernent le sucre, l’éthanol, la volaille, le miel, et surtout l’élevage bovin, le plus vulnérable. Mais d’autres secteurs profiteront de l’ouverture des marchés : les filières viticole et laitière. C’est en tout cas ce qui s’est produit à la suite de tous les accords commerciaux conclus par l’UE. La solidarité nationale pourrait commencer par la solidarité agricole.

 Mais c’est surtout à l’Etat de prendre ses responsabilités 

L’Etat s’est montré gravement défaillant. L’accord a été négocié par la commission sur la base de directives de négociation données par les Etats. Qui pourra croire que après 25 ans de négociations, la France découvre qu’il y a un problème ? Les aménagements apportés depuis deux ans sont bien modestes. Qu’il s’agisse de la référence à l’accord de Paris sur le climat -sans réelle portée puisqu’il n’y a pas de sanction- ou des clauses de sauvegarde qui supposent des conditions d’application et un dommage « aux producteurs de l’union » en pratique inatteignables.

Il aurait été également utile de disposer d’un argumentaire sur les accusations entendues sur les barrages : les importations de bœuf aux hormones de croissance, les surtranspositions de directives…, La plupart des documents disponibles atténuent fortement la pertinence de ces critiques. Seule l’administration peut faire le point sur ce sujet. Elle le doit. Aux agriculteurs et au citoyen. 

Mais surtout l’Etat peut transformer ce revers en opportunité. En faire un argument à l’occasion de la négociation, plus importante encore, du prochain cadre financier pluriannuel. L’adoption se fait à l’unanimité cette fois. Si elle veut, si elle ose, la France dispose alors d’un levier pour peser sur la décision européenne.

Quel budget pour la PAC ? On devine déjà la communication du ministre :   la France a sauvé le budget de la PAC. Car Il restera au même niveau qu’avant. Oubliant au passage que la reconduction se fera en euros courants en faisant abstraction de la hausse des prix. C’est la même communication depuis 20 ans après toute négociation budgétaire. Le revers du Mercosur peut- doit- être l’occasion de remodeler l’architecture de la PAC. Revenir aux aides à la production, privilégier les productions alimentaires, soutenir les secteurs fragiles ou fragilisés par les propres choix européens comme c’est le cas avec le Mercosur.

L’accord, le désaccord sur le Mercosur est une occasion d’innover, de changer la PAC. Pourquoi ne pas imaginer une nouvelle PAC transformée en PAAC une politique agricole et alimentaire commune. La France a une voix à faire entendre. En particulier sur les questions agricoles. Mais qui écoute encore la France ? 

Nicolas Jean Brehon

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