OPINION. « La bataille des puissances étrangères dans la région des Grands Lacs africains pour les terres rares »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Dans la région des Grands Lacs africains, et plus encore à l’est de la République démocratique du Congo, une compétition internationale féroce a lieu depuis quelques années autour d’un objectif majeur: la bataille des terres rares. Sous ses montagnes et ses vallées, dans ses sols et ses gisements, se jouent des enjeux mondiaux cruciaux pour les grandes puissances de la planète. Ceux des ressources critiques d’abord (en cobalt, lithium, cuivre, tantale, coltan et surtout terres rares) devenus indispensables à la transition énergétique, à l’industrie technologique et à la défense. Ceux de l’influence ensuite, dans un moment où les États-Unis, la Chine, la Russie, mais aussi les pétromonarchies du Golfe, redessinent leurs stratégies de redéploiement géographique. Aucun conflit dans cette zone du monde ne reste confiné : il affecte les marchés mondiaux, les équilibres d’alliances et les priorités diplomatiques. Et c’est précisément pour cette raison que ces puissances ne se contentent plus de regarder de loin ce qui se passe dans cette région : elles s’emploient à tenter de les résoudre ou, à tout le moins, et à en orienter les termes à leur avantage. Après la Chine et la Russie, les Etats-Unis sont revenus en force depuis des mois, à la faveur d’un accord de paix entre le Congo et le Rwanda.
Si l’on dresse la généalogie de la présence étrangère dans la région, le premier constat est celui de la continuité dans le temps. Les anciennes puissances coloniales y avaient installé des réseaux miniers, diplomatiques et culturels dont l’empreinte demeure. La France a continué, après les indépendances, d’entretenir des partenariats dans le domaine minier, en particulier autour de l’uranium, de l’or et du cuivre, tout en consolidant une diplomatie historique fondée sur la francophonie et les coopérations sécuritaires. Les États-Unis n’ont jamais totalement déserté le terrain non plus : dès les années 2000, Washington investissait dans la région à travers une logique d’équilibre militaire face à l’influence montante de Pékin. Le soutien américain aux armées partenaires, les accords de coopération, les présences stratégiques discrètes mais durables d’acteurs comme AFRICOM sur le continent africain ont permis aux États-Unis d’entretenir un rôle structurant, plus sécuritaire que vraiment diplomatique, mais réel.
Si la diplomatie fait l’actualité dans la région, la géologie structure depuis longtemps les conflits. La RDC, puissance minière colossale, détient à elle seule plus de 60 % des réserves mondiales de cobalt et demeure l’un des tout premiers producteurs mondiaux de cuivre, de tantale et de coltan, ressource indispensable aux technologies de communication, aux industries électroniques et militaires. Cette richesse géologique fait du pays, et de la région du Kivu, une cible stratégique pour tous les grands blocs économiques du monde. Les terres rares, présentes dans la région des Grands Lacs et dans le sous-sol congolais, s’ajoutent à cette équation stratégique : 30 % des réserves mondiales de minerais critiques accessibles seraient localisées en Afrique, et la plupart des conflits de la zone ont des effets directs ou indirects sur leur exploitation, leur approvisionnement ou leur contrôle. L’or, les diamants, l’étain, le tungstène, le lithium ou encore l’uranium complètent ce portefeuille bien rempli de richesses minérales stratégiques pour la planète.
À partir de 2018, et surtout après l’épisode de l’assassinat du journaliste Kamal Khashoggi et la montée des tensions avec l’Iran dans le Golfe, plusieurs pays du Conseil de Coopération des pays du Golfe ont envisagé la région des Grands Lacs comme une nouvelle frontière à conquérir. Les Émirats arabes unis ont intensifié leur présence via des investissements dans la logistique portuaire, les réseaux d’approvisionnement, l’aviation civile régionale ou encore certaines coopérations minières, notamment en RDC. Le Qatar lui, plus tardivement, a renforcé son rôle diplomatique par la médiation dans plusieurs conflits africains, cherchant à se positionner comme facilitateur, sponsor discret ou partenaire stratégique sur mesure. Russie et Chine, quant à elles, ont renforcé leur présence dans le laps de temps. Moscou, plus récemment, y met en avant des partenariats sécuritaires contre minerais. Pékin, elle, demeure le grand rival systémique de cette région en investissant depuis près de deux décennies dans les gisements et dans les accords miniers africains, au Congo en particulier, devenu l’un de ses piliers d’approvisionnement stratégique en métaux rares destinés aux batteries, aux technologies numériques et à l’industrie de pointe. Cette présence chinoise, aujourd’hui dominante dans certains segments de la chaîne minérale africaine, oblige ses concurrents à repenser leurs stratégies de projection, s’ajoutant à des pays déjà présents dans plusieurs volets de la coopération régionale.
Pour Washington et ses alliés, rompre la domination de la chaîne d’approvisionnement chinoise sur le cobalt et le lithium congolais était une question de souveraineté industrielle. Plusieurs lois fédérales récentes et orientations stratégiques martèlent cette priorité, dont les incitations à la relocalisation des chaînes de production, les restrictions d’export sur les technologies sensibles ou encore les accords sécuritaires conditionnés à l’accès aux minerais. C’est dans cette logique que l’accord récent signé entre le Congo et le Rwanda à Washington, avec le concours du Qatar, symbolise autant une tentative de stabilisation qu’un deal économique juteux. En s’implantant davantage sur place, par son rôle de négociateur couvert par les Etats-Unis, le Qatar y ouvre aussi un canal d’investissement économique majeur : partenariats dans les infrastructures, relais logistiques, financement de coopérations sur mesure dans l’industrie minière et dans l’aviation régionale. Ce double-jeu parfaitement assumé – diplomatique et économique – fait de Doha un nouvel acteur stratégique qui compte dans la zone. Signé sous médiation américaine en juin 2025, ce protocole impose le retrait des troupes rwandaises de l’est de la RDC et ouvre un cadre de coopération sécuritaire et économique bilatéral entre Kinshasa et Kigali. Dans les faits, Washington y trouve une opportunité stratégique : via cet accord, les États-Unis intensifient la sécurisation de leurs approvisionnements en métaux stratégiques et en terres rares, favorisant donc leur partenaires comme Doha, et repoussant un peu plus la main mise russe et chinoise sur les réserves inestimables sur place.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l'Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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