Au revoir Bardot...

Jeune retraitée des plateaux – elle a 39 ans quand elle s'arrête de tourner –, Brigitte Bardot consacre tout le reste de son existence aux animaux.
/FW1FP/Alison Williams - Reuters - Charles Platiau

Jeune retraitée des plateaux – elle a 39 ans quand elle s'arrête de tourner –, Brigitte Bardot consacre tout le reste de son existence aux animaux.
/FW1FP/Alison Williams - Reuters - Charles Platiau
Une star, un mythe… Une légende désormais. Brigitte Bardot est morte à 91 ans, à Saint-Tropez, le village qui pour toujours sera celui de « la petite fiancée » des Français. BB, à ses débuts, a fait avancer la société, elle l’a libérée. Le temps d’une décennie seulement. Puis BB, tout au long de sa vie, a défendu des idées rétrogrades, intolérantes, hors la loi, elle qui fut condamnée à plusieurs reprises pour « incitations à la haine raciale ». Il n’y a qu’en faveur des animaux qu’elle exigeait des progrès.
L’actrice et sa carrière voient le jour dans le bruit de la polémique, celle entraînée par la sortie, en 1956, de Et Dieu… créa la femme, réalisé par Roger Vadim, épousé quatre ans auparavant. Ses cuisses et ses pieds nus, sa désinvolture, sa chevelure, ses pas de danse, tout scandalise dans ce film. Les spectateurs sont des millions. La jeunesse applaudit son impudeur, son irrespect des conventions, le roulement de ses hanches ; les autres s’indignent de tant de liberté, du désir qu’elle inspire et qu’elle revendique.
Le succès est phénoménal, international, on l’épie, on la suit, on la copie, autant qu’on l’insulte. « Brigitte a un pouvoir sur les foules », constate Claude Autant-Lara qui, deux ans plus tard, en 1958, la dirige dans En cas de malheur face à Jean Gabin, où là aussi son corps est objet, ses jambes dénudées, convoitées par un homme de trente ans son aîné.
Cette année-là, elle achète un cabanon de pêcheurs au bord de l’eau, La Madrague, refuge tropézien où elle se met à l’abri de ces « foules », non loin de la résidence secondaire de ses parents et du petit quartier de la Ponche. Marguerite Duras, François Mauriac, Simone de Beauvoir, Gilbert Cesbron, Edgar Morin, François Nourissier, Edmonde Charles-Roux dissèquent le phénomène. « Brigitte Bardot : Et Dieu créa la star », titre Le Monde en 1972, un an avant ses adieux au cinéma. D’elle, d’ailleurs, on connaît davantage ses chignons décoiffés, le vichy de ses robes, ses amants, sa moue et son eye-liner, sa maison et ses chiens, que ses rôles.On préfère la voir vivre que la voir jouer.
La presse, Paris Match en tête, construit sa légende, celle d’une déesse de la Riviera accro aux bains de soleil, une femme émancipée, divorcée trois fois, passant ses journées entourée de bêtes dans un petit port dont elle est la reine… Une Marie-Antoinette en son hameau, la crinoline en moins, le bikini en plus. Sujet longtemps tabou, et finalement raconté par l’intéressée, sa maternité mal vécue, la difficulté de s’attacher à son fils, Nicolas, né en 1960 de son union avec l’acteur Jacques Charrier, fait d’elle une exception dans la communauté des vedettes. À l’époque et jusqu’à il y a peu, les mères célèbres se doivent de s’extasier sur la joie d’enfanter. Brigitte Bardot là aussi bouscule la bienséance et devance, sans y penser sans doute, les féministes qui refusent de voir dans la procréation un idéal féminin.
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Jeune retraitée des plateaux – elle a 39 ans quand elle s’arrête de tourner –, elle consacre tout le reste de son existence aux animaux. Anticonformiste, décidément. Depuis La Madrague et La Garrigue (son autre maison à Saint-Tropez), ou dans sa propriété des Yvelines, à Bazoches-sur-Guyonne, son temps, ses forces et sa notoriété sont au service de cette cause qui lui vaut moqueries et dédain. Elle crée en 1986 la Fondation Brigitte Bardot (FBB), une ONG dont la mission est la protection des animaux sauvages et domestiques, et affiche aujourd’hui 70 000 donateurs et 300 salariés. « J’ai donné ma jeunesse et ma beauté aux hommes, je donne ma sagesse et mon expérience aux animaux », peut-on lire sur le site Internet de la FBB. Elle sollicite ministres et présidents, s’évertue à sensibiliser le public dès qu’elle apparaît à la télévision.
En 1977, elle se rend au Canada, dans la province de Terre-Neuve, avec le militant Allain Bougrain-Dubourg et une équipe d’Antenne 2, pour appeler à la protection des bébés phoques tués pour leur fourrure et parvient à convaincre Valéry Giscard d’Estaing d’en proscrire l’importation. Une première victoire, qui l’encourage. Son dernier combat ? L’interdiction de la chasse à courre. Dans une lettre ouverte au président de la République, au chef du gouvernement, François Bayrou, et aux parlementaires, Bardot dénonce une « pratique sauvage et inhumaine », et rappelle que la France« reste [avec l’Irlande] le dernier pays européen à [l’]autoriser encore ».
Plus récemment encore, dans une tribune au Monde, elle interpelle la présidente
de la Commission européenne sur la révision législative consacrée à l’amélioration de la condition animale dans les élevages, les transports et les abattoirs.
Son engagement est politique, à l’extrême droite, souvent virulent et outrancier. Bardot se dit proche de Jean-Marie Le Pen et de sa famille. En 1992, elle épouse un de leurs amis, Bernard d’Ormale, un homme d’affaires qu’elle rencontre lors d’un dîner organisé par Jany Le Pen et qui fut conseiller au sein du Front national. Ce quatrième mariage est, de loin, le plus long. « Monsieur Bardot », de sept ans son cadet, reste à ses côtés jusqu’au bout, soutien constant de son travail à la fondation, chargé de ses relations avec la presse. Et avec l’édition. En 1996, Brigitte publie ses mémoires, Initiales B.B., chez Grasset, un récit sincère, où elle déballe tout, jusqu’à ses tentatives de suicide.
Plus tard, l’année de ses 70 ans, BB met sur papier ses idées dans un livre pamphlet intitulé Un cri dans le silence, publié par les éditions du Rocher. Elle y clame sa misanthropie, son homophobie et sa misogynie, sa haine de l’« espèce humaine » et des « envahisseurs » musulmans avant tout, des chômeurs, des jeunes, de la gauche. Ces écrits nauséabonds lui valent une condamnation du tribunal correctionnel de Paris pour incitation à la haine raciale, la quatrième pour ce type de faits.
En 2021, Bardot, de nouveau, intéresse la justice, qui la condamne à 20 000 euros d’amende pour « injures raciales » à l’égard des Réunionnais qu’elle a traités, dans une lettre ouverte adressée au préfet de La Réunion, d’« autochtones ayant gardé leurs gènes de sauvage », une « population dégénérée encore imprégnée des traditions barbares qui sont leur souche ».
La récidiviste a, « sous le coup de la colère et de l’émotion »,justifie-t-elle, l’insulte facile. Cette année encore, dans Mon BBcédaire, son dernier livre édité chez Fayard, ses définitions sont sans filtre et sans remords, absolument immodérées. La France : « devenue terne, triste, soumise, malade (…) ». Féminisme : « réunion de femmes imbaisables ». Grossesse : « punition dégradante imposée aux femmes ». Voter : « Oh là là ! L’horreur ! ». Amère et franche, vacharde et excessive, mamie Bardot a gardé ses longs cheveux et sa voix grave, mais plus grand-chose de la jeune fille en ballerines et du symbole d’affranchissement qu’elle incarnait.
Devenue grand-mère – son fils, Nicolas Charrier, a eu deux filles, en Norvège –, et même arrière-grand-mère, elle vieillit recluse dans son village, où les milliardaires ont remplacé les pêcheurs.
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Sur le chemin côtier qui mène à La Madrague, les admirateurs sont encore nombreux. Par-dessus le mur de pierres qui s’effrite, on devine un jardin fleuri, bordé de vagues, et dans la terre des dizaines de petites tombes, les animaux de Brigitte Bardot. Désormais, dans Saint-Tropez endeuillé, c’est son fantôme que l’on viendra chercher.