Au Festival de Cannes, entre la Quinzaine des cinéastes et la compétition, les récits intimes côtoient fresques familiales et chroniques sociales. D’Alain Cavalier à Rodrigo Sorogoyen, en passant par Pawel Pawlikowski ou Charline Bourgeois-Tacquet, les films explorent mémoire, liens familiaux et rapports de pouvoir.
Ultime Opus 5⭐/5
Alain Cavalier est le cinéaste français vivant le plus singulier et le plus fascinant. À 94 ans, il présente à la Quinzaine des cinéastes son film au titre malicieux, Merci d’être venu. Il y dit haut et fort que c’est son ultime opus et qu’il a choisi de ne pas être présent à Cannes. Promesse tenue, hélas. C’est son producteur Michel Seydoux qui l’a remplacé sur scène. Cavalier, qui a fait tourner Delon, Deneuve et Piccoli, entre autres, a renoncé aux acteurs après avoir obtenu le prix du jury à Cannes en 1986 pour Thérèse. Depuis lors, ses films sont comme des journaux intimes, même quand en 2011 il fait appel à Vincent Lindon dans Pater pour camper son Premier ministre, se dépeignant lui-même en président de la République partisan d’un salaire maximal.
Le « filmeur », comme il se nomme lui-même, fait image et son de tout : sa vie quotidienne la plus prosaïque, ses amis, son chat, ses activités de cinéaste, sa compagne et monteuse, Françoise Widhoff, qu’il convient de citer tant elle est un vrai « personnage » de son univers. Dans ce film qu’on se refuse à appeler testament, Cavalier fait preuve une fois de plus d’un humour à toute épreuve fondé sur l’autodérision savoureuse, l’ironie joyeuse, l’attention méticuleuse. Avec cet incroyable regard sur les choses et les gens qui fait de chacun de ses film un bijou d’intelligence et de sensibilité. A.C.
ℹ️ Merci d’être venu, d’Alain Cavalier. 1 h 22. Date de sortie à venir.
Ces « quelques mots d’amour » prononcés par un père, ceux qui changent pour toujours la vie d’une enfant, Abigaëlle ne les a jamais entendus : élevée par Erika, sa mère célibataire, aux côtés de son demi-frère né d’un père différent, la petite fille devenue adolescente se persuade toujours que son géniteur, qu’elle n’a jamais connu, l’aime en silence quelque part, même s’il ne lui a jamais donné de nouvelles ni n’a cherché à la voir. Plus le temps passe, plus le manque tourne à l’obsession : « Abi » va entraîner sa mère et tous ses proches dans son enquête pour le retrouver et lui parler.
Situé à Sarcelles dans les années 1990, ce récit aurait pu verser dans l’écueil de la figure de la « mère courage » qui porte à bout de bras ses choix et ses enfants, mais le choix du réalisateur, Rudi Rosenberg (Le Nouveau, 2015), de ne faire jouer que des acteurs non professionnels (à l’exception de la toujours excellente Hafsia Herzi, sobre, courageuse et drôle à la fois) l’empêche de tomber dans le pathos ou la caricature : surtout porté par une galerie de personnages au bagout indéniable, Quelques mots d’amour est une chronique sociale qui touche par sa tendresse teintée de mélancolie et son humour. C.L.
ℹ️ Quelques mots d’amour, de Rudi Rosenberg, avec Hafsia Herzi, Nour Salam, Paulette Chetrit, Jacques Sebban, Stephan Chargebœuf. 1 h 34. Sortie le 28 octobre.
Jusque-là plutôt spécialisé dans le thriller efficace, le cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen (César 2023 du meilleur film étranger avec As bestas) fait cette année son entrée dans la compétition avec un film en forme de pas de côté, L’Être aimé. Cette fois, il radiographie la difficile relation entre un père cinéaste (Javier Bardem) et sa fille actrice de second plan (Victoria Luengo) à qui, après des années de séparation à la suite d’un divorce, il a décidé de confier le rôle principal de son nouveau film.
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Tout commence par une scène magistrale d’une vingtaine de minutes durant laquelle les deux protagonistes se retrouvent face à face au restaurant. Et tout est dit alors sur le propos principal : comment ces deux-là peuvent désormais vivre dans une même pièce, se regarder, échanger au-delà des liens du sang et alors même que tout ou presque les sépare ? On regrette que Sorogoyen dilue inutilement cette interrogation existentielle dans les scènes de tournage du film dans le film. Ce dernier parti pris, comme trop souvent au cinéma, n’a strictement aucun intérêt.
Reste un Javier Bardem comme on l’a rarement vu jusqu’à présent, c’està-dire tout en retenue, en émotion ravalée, en fracture secrète. Le jury cannois y sera-til sensible ? À chacun de se faire son avis, puisque, comme d’autres cette année, le film de Sorogoyen sort dans les salles en même temps. A.C.
ℹ️ L’Être aimé, de Rodrigo Sorogoyen avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Marina Foïs. 2 h 15. Déjà dans les salles.
Un air de famille 4⭐/5
Difficile de ne pas voir un lien, même lointain, entre le scénario de ce film, racontant le retour de l’écrivain Thomas Mann et de sa fille Erika dans l’Allemagne de l’après-guerre dévastée, et l’histoire du réalisateur du film, Pawel Pawlikowski, parti de son pays natal, la Pologne, à l’âge de 14 ans (en 1971). Il n’y reviendra que cinquante ans plus tard, après avoir commencé sa carrière de cinéaste à l’étranger.
À travers ce périple d’un père rigide mais Prix Nobel (parfait Hanns Zischler, acteur fétiche de Wim Wenders) et de sa fille militante antinazie (captivante Sandra Hüller, oscillant entre colère contre l’Allemagne, dévotion et défi visà-vis de la figure paternelle), le réalisateur de My Summer of Love (2004), Ida (2013, oscar du meilleur film étranger) signe un périple en noir et blanc et en format carré sur fond de guerre froide, entre Francfort occupé par les Américains et Weimar occupé par les Soviétiques.
Ce film fort et resserré (quatre-vingt-deux minutes), qui clôt un triptyque sur l’histoire européenne démarré avec Ida et poursuivi avec Cold War en 2018 (prix de la mise en scène à Cannes), vise juste, en interrogeant l’identité de ceux qui ont dû s’exiler, leurs choix politiques et les déchirures provoquées par la guerre aussi bien dans le pays que dans les familles. C.L.
ℹ️ Fatherland, de Pawel Pawlikowski, avec Sandra Hüller, Hanns Zischler, August Diehl, Anna Madeley 1 h 22. Date de sortie à venir.
Femme d’influence 3⭐/5
Gabrielle, 55 ans, est une femme forte qui brille dans sa vie professionnelle : chirurgienne et cheffe de service dans un hôpital public qui se délite petit à petit, elle travaille, court partout, s’implique dans l’humanitaire, assume toutes les responsabilités et résout les problèmes de tout le monde. Côté vie privée, cette femme qui n’a jamais voulu être mère vit avec un mari aimant et les grands enfants de ce dernier tout en s’occupant de sa mère vieillissante. Lorsqu’une romancière vient observer son service pour les besoins d’un livre, la machine se grippe. Le signe d’un changement de vie ?
Ce deuxième film de la réalisatrice française Charline Bourgeois-Tacquet, 40 ans, révélée à Cannes il y a cinq ans avec Les Amours d’Anaïs, met en scène une « héroïne du quotidien » heureuse, courageuse, sur tous les fronts et qui assume ses choix et sa réussite. De presque tous les plans, Léa Drucker ne manque pas d’énergie pour incarner cette femme forte et libre qui soudainement ouvre la porte à une romance inattendue. Dommage que le découpage du film en chapitres vienne surligner inutilement le récit et que les autres personnages autour d’elle, qui auraient pu expliquer les ressorts plus intimes du scénario, ne soient pas davantage développés. C.L.
ℹ️ La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Tacquet, avec Léa Drucker, Charles Berling, Marie-Christine Barrault, Mélanie Thierry. 1 h 38. Sortie le 9 septembre.
Trois histoires d’emprise Cannes 2026 n’oublie pas les thèmes brûlants de notre époque. Après L’Amour et les Forêts de Valérie Donzelli (2023), trois films décortiquent les ressorts de l’emprise psychologique qui détruit les femmes, et ce dans tous les milieux. Le percutant Mauvaise étoile, premier film de Lola Cambourieu et Yann Berlier, nous enferme dans le huis clos étouffant d’un couple en banlieue du sud de la France dans lequel Kiki (Noëmie Édé-Decugis), perdue mais amoureuse, se débat dans la torture psychologique permanente imposée par son mari devant sa fille. La brutalité n’est pas moins forte dans la bourgeoisie très aisée dépeinte dans Si tu penses bien, le quatrième long-métrage, fin et réussi, de Géraldine Nakache : Gil (parfaite Monia Chokri) se retrouve piégée et isolée par son mari, Jacques, pervers narcissique et jaloux maladif qui cache sa folie derrière la radicalité de sa foi juive (impeccable Niels Schneider). Enfin, avec Karma, Guillaume Canet signe son film le plus noir : à la fois thriller et immersion dans une communauté chrétienne et sectaire en Haute-Loire, le récit suit Jeanne (Marion Cotillard, toujours juste) dans sa douloureuse lutte pour se libérer et se venger de l’emprise de son gourou (impressionnant Denis Ménochet). C.L. Mauvaise étoile, de Lola Cambourieu et Yann Berlier. 2 h 05. Date de sortie à venir. Karma,de Guillaume Canet. 2 h 29. Sortie le 21 octobre. Si tu penses bien,de Géraldine Nakache. 1 h 34. Sortie le 16 septembre.