OPINION. « Santé mentale, physique, sexuelle des enfants : tous les voyants sont au rouge », par Najat Vallaud-Belkacem

Najat Vallaud-Belkacem à La Baule, le 4 octobre 2025.
LTD/Franck Castel/ABACA

Najat Vallaud-Belkacem à La Baule, le 4 octobre 2025.
LTD/Franck Castel/ABACA
Pour la première fois dans l’histoire, la nouvelle génération sera plus pauvre, plus malade et mourra plus jeune que la précédente. Alors que depuis des siècles, le progrès repose sur la promesse que chaque enfant vivra mieux que son parent, un tel déclassement parait inconcevable. Pourtant, les données sont implacables : les indicateurs se dégradent, les rapports s’accumulent, les alertes se multiplient. Chaque drame provoque une émotion nationale, une commission d’enquête, une nouvelle loi. Chaque fois salutaire, chaque fois défaillante. Face à cet échec politique, voire civilisationnel, il est grand temps de prioriser l’enfance.
Depuis 2019, les hospitalisations pour tentative de suicide ont augmenté de 118 % chez les jeunes filles de 10 à 14 ans. Un enfant sur cinq est aujourd’hui en situation de surpoids ou d’obésité. Les expositions précoces aux PFAS, au cadmium et à d’autres polluants sont désormais documentées comme des facteurs de risque majeurs pour le développement cognitif, musculaire, psychique, physique de nos enfants. 160.000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles. L’ultraviolence dont ont été victimes la petite Lyhanna, la petite Rosa, le petit Louis et tant d’autres, sont vécues comme d’autant plus injustes qu’elles sont évitables. La prostitution juvénile devient une véritable pandémie et prospère sur les plateformes en ligne (+140 % en 10 ans). Les 2.000 enfants dormant à la rue n’émeuvent plus personne.
Santé mentale, physique, sexuelle, affective des enfants : tous les voyants sont au rouge. Et les structures censées les accompagner et les protéger reproduisent, perpétuent, amplifient les violences qu’elles sont censées prévenir. Du côté de l’Aide sociale à l’enfance et de la protection judiciaire de la jeunesse, les rapports successifs décrivent des situations de maltraitance institutionnelle, des carences persistantes dans la prise en charge, des ruptures de parcours et des dispositifs saturés, incapables d’assurer une continuité de protection.
À l’école, la dégradation des conditions d’apprentissage devient intolérable – l’impréparation face aux épisodes de fortes chaleurs, pourtant annoncés depuis des décennies, en constitue une illustration particulièrement frappante – et le scandale des violences périscolaires laisse les familles totalement démunies. La politique migratoire européenne romantise sans scrupules les éprouvants parcours d’enfants expulsés, présentés comme autant d’aventures « excitantes » pour se faire de « nouveaux amis » et « découvrir de nouveaux bonbons ». Cela se passe de commentaire. Les opérations de police visant des comportements infantiles anodins comme l’usage d’un pistolet à eau ou de piscines gonflables, confisquent ce qu’il y a de propre à l’enfance et contrastent bien trop avec la difficulté persistante à traiter des violences autrement plus graves auxquelles les enfants sont exposés.
Face à chaque nouvelle statistique, on ouvre un nouveau dossier : plan santé mentale, plan écrans, plan obésité, plan violences, refondation de l’ASE, parentalité, etc. C’est précisément là que réside notre erreur fondamentale : ces phénomènes ne sont pas autonomes ou des crises séparées, ils sont précisément les symptômes d’un même système malade qui produit simultanément inégalités sociales, expositions environnementales dégradées, épuisement parental, souffrance psychique et altérations du développement. Nous persistons pourtant à y répondre par des politiques cloisonnées, segmentées, additionnées sans être articulées. Chaque réponse est justifiée, mais aucune n’est suffisante.
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Parce que les enfants ne vivent pas dans des politiques publiques sectorielles. Ils vivent dans un continuum de vulnérabilités qui se cumulent et interagissent en permanence – le logement pèse sur la santé mentale, la précarité structure les habitudes alimentaires, l’environnement conditionne les capacités d’apprentissage, le travail des parents influence les usages numériques… : l’enfant subit simultanément ce que l’action publique persiste à découper. Or nous disposons aujourd’hui d’un niveau de connaissance immense sur les déterminants du développement de l’enfant, nous savons l’importance des mille premiers jours, nous connaissons les effets des écrans, du sucre, de la pollution sur leur croissance et leur épanouissement.
L’hostilité à l’égard des enfants gagne aujourd’hui toute la société. Elle trouve une expression particulièrement glaçante dans l’organisation croissante d’espaces, de services ou de lieux publics explicitement « sans enfants ». L’accoutumance à l’inhumanité dans laquelle certains enfants vivent, la banalisation des violences pédocriminelles, de l’exploitation, de l’inceste, l’autorisation de la violence à leur égard, son impunité généralisée, sa perpétuation par les systèmes scolaire, judiciaire, politique, les prive de ce qui fait le propre de l’enfance : le sentiment d’être protégés, d’être libres, et d’être heureux.
Cette accoutumance s’est construite progressivement, en acceptant que certains enfants cessent d’être regardés, considérés, comme des enfants. Les mineurs étrangers en sont devenus le symbole le plus saisissant : avant d’être enfants, ils sont migrants. En tolérant qu’ils dorment à la rue, qu’ils soient privés de protection, expulsés, enfermés ou qu’ils disparaissent aux portes de l’Europe, nous avons progressivement fissuré un principe pourtant fondamental : il n’existe pas d’enfance à géométrie variable.
Nous nous souvenons tous d’Aylan Kurdi, ce petit garçon de trois ans, étendu à plat ventre sur une plage de Turquie, mort noyé après avoir tenté de traverser la Méditerranée. Sa mort avait bouleversé les consciences, serré les cœurs du monde entier : elle fixait une limite morale que nous nous jurions de ne jamais franchir. Depuis, plus de 3.500 enfants sont morts en Méditerranée. Plus de 3.500 Aylan. Et notre émotion s’est dissipée. Le véritable drame est ici : lorsqu’une société s’habitue à nier l’enfance des plus vulnérables, elle finit par oublier la vulnérabilité de tous les enfants. Entravés dans leurs droits, exposés à des environnements dégradés, insuffisamment protégés face à des violences pourtant identifiées, ils deviennent les réceptacles silencieux des défaillances collectives.
C’est en cela que l’enfance ne peut être un objet de politique publique parmi d’autres. Elle en constitue le révélateur le plus net. Elle condense, à elle seule, l’état réel d’une société : ses choix d’aménagement, ses arbitrages économiques, ses priorités éducatives, sa tolérance à l’injustice. À l’heure de l’inversion démographique, injonctions natalistes, de tensions sociales accrues, d’incertitudes économiques et géopolitiques, aucune ressource ne sera plus déterminante que celle que nous édifions - ou que nous abîmons - durant les premières années de vie.
Nous savons le faire pour une politique industrielle ou une doctrine de défense : adoptons enfin une trajectoire cohérente pour nos enfants. Cela implique un déplacement profond : passer d’une logique de dispositifs fragmentés à une politique structurée autour de déterminants transversaux – prévention, nutrition, logement, précarité, environnements, organisation du travail, conditions scolaires, espaces publics.
Cela suppose également de se doter d’indicateurs et d’objectifs mesurables et partagés en matière de santé, de développement, de bien-être, de réduction des violences, de qualité des environnements de vie et de soutien à la parentalité. Une telle politique supposerait un pilotage dans la durée, des mécanismes d’évaluation réguliers, et une de protection institutionnelle contre les cycles politiques courts. Cela suppose enfin de travailler à ce plan avec les enfants, qu’on gagnerait à écouter, car, oui, ils nous parlent. C’est eux avant tout qui nous disent quelque chose du monde dégradé qu’on les fait habiter. C’est à eux aussi qu’il appartient d’en imaginer un avenir social et politique plus désirable.