Malheur à qui voudrait la réduire à son regard de biche et à ses corsets sages. Après plus de quinze ans de carrière et une reconnaissance critique rare – Rolling Stone UK la qualifiant de « plus grande autrice-compositrice américaine du XXIe siècle » –, une question persiste : que représente réellement Lana Del Rey ? « Pour les adolescentes, les hommes gays et les femmes trentenaires sous Prozac, elle est un symbole d’autonomie et d’indépendance, un signe de la force du féminisme américain », raille le journal étudiant conservateur Stanford Review dans un article publié en avril 2023.
Pour le critique musical Alex Frank, qui l’a interviewée en 2017 pour Pitchfork, la chanteuse agit plutôt comme un thermomètre national : « Elle a toujours été attirée par le meilleur et par le pire de l’Amérique. » Lana Del Rey agit elle aussi comme un aimant : son univers éthéré est un terrain de projection idéologique idéal pour les conservateurs. Plus ambivalente qu’un Bruce Springsteen, dont la bande-son fut utilisée à son grand dam par Donald Trump, la pin-up désabusée n’apportera sans doute pas de réponse aussi tranchée en cas de récupération littérale.
La chanteuse a bâti son succès sur une esthétique de la noirceur et de la nostalgie. Neuf albums lui ont permis de romantiser regrets, amours déchues et mélancolie, mais aussi de fédérer un public de stade avec sa musique de chambre. Or certaines inflexions interrogent. Sur son précédent disque, elle offrait quatre minutes de prêche à Judah Smith, pasteur controversé pour ses positions homophobes et antiavortement, à la tête d’une église prisée par plusieurs stars dont Justin Bieber, et où elle-même a ses habitudes.