Le douanier Rousseau, un peintre pas si naïf exposé au musée de l’Orangerie

Henri Rousseau en 1907 dans son atelier situé rue Perrel, à Paris.
LTD / Archives Larousse, Paris, France/Bridgeman/Musée de l'Orangerie

Henri Rousseau en 1907 dans son atelier situé rue Perrel, à Paris.
LTD / Archives Larousse, Paris, France/Bridgeman/Musée de l'Orangerie
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Commençons par la fin. Sortir d’une exposition consacrée à Henri Rousseau (1844-1910) c’est revenir sur Terre, retourner en pesanteur, retrouver la réalité, quitter une joie enfantine, redevenir grand, redevenir sérieux voire caricatural. Rousseau nous a bien observés. Le monde d’Henri est volontairement grotesque mais le peintre ne méprise pas. Il se moque. Rousseau, c’est l’humour au bout du pinceau, l’art de faire se gondoler le spectateur. L’œuvre de Rousseau décoince les zygomatiques, déglingue merveilleusement l’esprit et perturbe habilement les codes de la peinture.
On dit de l’art de Rousseau qu’il est naïf pour ne pas dire gentillet, simplet, facile. Erreur. Rousseau connaît la peinture, s’étant rendu souvent au Louvre. Il sait les courants qui l’ont précédé, ceux à la mode comme l’impressionnisme dominant (qui ne l’intéresse pas) ou le fauvisme. La photographie existe. Il en a fait. Ses tableaux sont des photos de ce qui n’existe pas ou si peu. Il a toujours voulu être un grand peintre et on s’est toujours moqué de lui. Il n’est pas du sérail.
Il est né à Laval d’un père ferblantier, fabricant d’outils ou ustensiles ménagers en fer-blanc. Pas de tableaux à la maison mais le gamin dessine, obtenant même un prix au lycée. Il faut gagner sa vie. Henri devient petit fonctionnaire. À Paris, il n’est pas douanier mais contrôle pendant vingt ans les taxes à payer sur les produits qui arrivent en ville. Il demande une retraite anticipée.
Là débute sa carrière chaotique de peintre désargenté. Il n’est pas un peintre du dimanche qui s’adonne à la peinture par distraction. Il peint par nécessité vitale et la volonté impérieuse d’être reconnu. L’homme à la moustache, après avoir passé sa vie à avoir été un factotum, un invisible, veut devenir visible. Autodidacte, sans relations, il suit un parcours qui n’est pas simple.
Il est constant dans sa détermination, confiant dans l’originalité de son style, dans le choix des sujets représentés. Pour Rousseau, peindre, c’est du sérieux. Si sa peinture est colorée, joyeuse, polissonne, elle est une réponse, une échappatoire, une élégance. Henri a perdu huit enfants, les femmes aimées. Il a connu le deuil, le mépris et la guerre. Or ses douleurs ne sont pas dans son œuvre. Le grand moqueur est un grand pudique. S’aventurer dans son œuvre n’est pas dangereux. Il suffit de lâcher prise, de prendre son temps comme le font les pêcheurs qu’il a si souvent représentés.
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La guerre est une femme ébouriffée à la grâce incertaine. Des cheveux cromagnonesques, un visage effrayé par elle-même, la guerrière de Rousseau est une héroïne vacillante qui ressemble davantage à une voltigeuse alcoolique qu’à une championne d’équitation. Elle tient maladroitement, torche et épée dans les mains, et n’arrive pas à monter son cheval. L’animal à l’aérodynamisme particulièrement étiré, arborant une crinière punko-barbare, fonce à en sortir du tableau, mais pour aller où ? Le désastre ? Le cheval en furie enjambe des corps voire les piétine.
Au sol, des morts et des vivants pas loin de le devenir. Leurs frais moignons sont dégustés voracement par des corbeaux enchantés. Allongé, agonisant, un mourant fixe le spectateur. Il porte une moustache, comme l’auteur du tableau, comme tous les personnages de Rousseau. Avant de trépasser, il murmure : « Que c’est con la guerre ! » Autour de lui, les arbres sont mutilés. La nature paie le prix fort de la folie humaine. Elle meurt en silence mais fera payer plus tard aux hommes le prix de leur indigence, de leur indécence, de leur inhumanité. Le tableau est un manifeste antiguerre.
La guerre, le peintre connaît. Il en a subi deux : en 1870 contre la Prusse et la terrible guerre civile de la Commune de Paris en 1871. Si son style est dit naïf, ce qu’il dénonce ne l’est pas. Naïf, Rousseau ?

Le désert d’abord. Comme le soleil de midi qui laisse peu de chances de vie aux ombres, la lune de minuit de Rousseau fait de même. Pas d’ombres dans le tableau. Le surréalisme avant l’heure. Le ciel bleu est crépusculaire ou petit-matinal. Allongée paisiblement, une bohémienne au teint basanée dort la tête posée sur un confortable petit coussin.
Un lion passe le long de son corps délicieusement alangui. L’animal peu féroce semble l’ignorer. Semble. Sa queue est en joie. Il avance, un œil rivé sur elle, œil indifférent, œil surpris, œil méfiant, œil alléché ? Le lion poursuit son chemin. Il ne dévore pas madame. Il la laisse à ses songes. L’un et l’autre vivent harmonieusement, l’un à côté de l’autre, pas l’un contre l’autre. Le message est clair comme le clair de lune du tableau. Naïf, Henri ?

Une femme lilliputienne, chapeautée et rose bonbon, se promène dans une étrange forêt. Elle s’arrête. Le tableau est un instantané de balade. La moindre plante est plus grande que la micro-promeneuse. Au-dessus d’elle, des arbres porteurs de grosses et lourdes oranges. Si elles venaient à tomber, elles transformeraient miss rose bonbon en marmelade. On peut aussi imaginer que la femme est à la bonne échelle et que c’est la nature extravagante et puissante qui domine.
Chacun voit ce qu’il veut. Rousseau n’a pas donné de consigne d’interprétation. Il a rarement écrit sur sa vie ou son travail. Les proportions dans le tableau sont délibérément fausses. Il sait ce qu’il fait. Il connait la peinture. Il admire Puvis de Chavanne, Ingres, mais à quoi bon les imiter ? Mieux vaut être soi pour être remarqué. Le peintre s’entête à être lui, à rester lui.
La forêt du tableau n’existe pas. Aucune des jungles peintes par Rousseau n’est réelle. Et alors ? Elles sont les fruits mûrs de son imagination avec un brin d’opportunisme. La nature exotique peinte par Gauguin fait un tabac. Et hop, jungles à gogo chez Rousseau. Elles deviennent sa signature.
Comme Véronique Sanson qui n’est jamais allée à Vancouver pour écrire sa chanson, Rousseau n’a jamais quitté la France pour ses paysages exotiques imaginaires mais a regardé les photos de jungle des journaux qui évoquaient la France coloniale. Pour tant de paysages fantasmagoriques, le bilan carbone d’Henri est quasi nul.
🖼️ Exposition « Henri Rousseau, l’ambition de la peinture » , au musée de l’Orangerie jusqu’au 20 juillet
📖 Catalogue Édition musée de l’Orangerie/Flammarion, 224 pages, 39 euros
📚 Livre Henri Rousseau, l’ambition de la peinture, Juliette Degennes, Gallimard/musée d’Orsay et de l’Orangerie, 64 pages, 11,50 euros.
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