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Valérie Belin : « Faire de la photographie fut une façon de sortir du silence »

Daniel Schick

Publié le 09 avril 2026 à 14:00

La photographe Valérie Belin est exposée à Deauville (Calvados).

La photographe Valérie Belin est exposée à Deauville (Calvados).

LTD/Sandrine-Boyer-Engel - SANDRINE_BOYER_ENGEL

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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À l’occasion d’Art Paris, qui débute ce jeudi, rencontre avec la photographe, nouvelle académicienne, présentée sur le stand de la galerie Obadia et exposée à Deauville.

Chaque printemps éclôt la foire Art Paris. Celle-ci accueille une dizaine de galeries spécialisées comme la classique et chic Camera Obscura, la contemporaine et audacieuse Binome, l’internationale In Camera, la pointue franco-suisse Esther Woerdehoff. D’autres galeries honorent des photographes exposés entre tableaux et sculptures. Le « streetarteur » JR est à la Galleria Continua, la photographe Raphaëlle Peria, passionnée par la mémoire, est accrochée galerie Papillon ou la réenchanteuse Valérie Belin à la galerie Obadia.

Proposition est faite à la photographe Valérie Belin de la retrouver sur un banc au milieu du pont des Arts entre l’Académie française, où elle vient d’être intronisée, et le Louvre. Elle le fréquenta avec sa tante qui y travaillait. Là, la gamine sensible, timide et peu épanouie voyait par ses yeux écarquillés sa vie comblée. Pas vraiment douée pour la peinture, c’est par l’objectif de l’appareil photo et un travail post-prise de vue qu’elle trouvera son chemin, embellissant, « belinisant », oserions-nous, le réel parce qu’il ne la comble pas. Elle le manipule, le déguise, le traficote.

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Son parcours est jalonné de séries photographiques poétiques, bienveillantes, audacieuses mais sans arrogance ni provocation. Belin s’intéresse au paraître. Se saisissant de celui-ci, elle le détourne, le réinvente. Ses mannequins de vitrine paraissent femmes véritables, les adeptes du culte du corps deviennent fragiles, les femmes que l’on ne remarque pas deviennent femmes regardées.

Réflexion et mise en scène

Pont des Arts, donc. Belin est assise, appareil photo posé. Les bateaux fendent l’eau. Le vent siffle. Les passants résistent. Le ciel fait la gueule et… rien. Pas un clic-clac. Voilà ce qui s’appelle une fausse bonne idée. Il ne fallait pas oublier que Belin ne commente pas, ne représente pas ce qui est. Pas dans la spontanéité, la photographe est dans la réflexion puis la mise en scène, la composition.

Accrochée à son banc, l’artiste s’amuse de cette fausse bonne idée de rencontre, pas de clic-clac sur le pont, donc. Elle précise quand même : « J’ai photographié les esclaves de Michel-Ange au Louvre sans savoir que photographier serait ma vie. À cette époque, je me sentais incroyablement libre. Je n’avais rien à perdre… Aujourd’hui c’est le contraire. Il y a des attentes. Il faut inventer, se réinventer, ne pas décevoir, ne pas se décevoir… Trouver le thème d’une série est obsessionnel. »

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En face du Louvre, rive gauche, l’Institut de France qui inclut l’Académie des beaux-arts. Valérie Belin y revêtit son costume d’apparat le 4 février, largement soutenue par un autre académicien récemment disparu, Sebastião Salgado. « Bien sûr qu’il y a une sorte de fierté, l’impression de reconnaissance d’un travail très solitaire. C’est surtout une façon de s’impliquer car nous remettons énormément d’aides à la création à des photographes souvent en grande difficulté. »

J’ai besoin du réel mais c’est une bagarre, parce que j’ai besoin de le transformer.
Valérie Belin, artiste plasticienne française et photographe.

Sur le pont des Arts se croisent des anonymes. « Lorsque je faisais des séries dans les années 1990-2000 sur des femmes noires ou métisses, je procédais à des castings sauvages dans la rue. Aujourd’hui, c’est difficile. J’ai l’impression que les photographes sont pris pour des gangsters. Les gens passent leur temps à prendre des photos d’eux mais sont réticents quand d’autres veulent en faire. Chacun a aujourd’hui conscience de son image et des détournements possibles. »

Le pont mouillé suintant, les réverbères allumés, deux vélos qui se frôlent dangereusement. Toujours rien. « J’ai besoin du réel mais c’est une bagarre, parce que j’ai besoin de le transformer. C’est ma nature. Enfant, je transformais tout déjà. Les adultes m’ennuyaient, enfermés dans des carcans. Les femmes rêvaient d’émancipation mais elles étaient encore des ménagères au foyer. Par la photo, je m’échappais et me réalisais. »

Sortir du silence

Abandon du pont des Arts et direction l’atelier du 13e arrondissement. Tout est rangé, endormi. L’artiste est en doute, en phase chaotique de réflexion afin de trouver une idée quant à la prochaine série. Elle navigue sans vue entre exaltation et renoncements. Il n’y a aucun bruit. « Chez moi, enfant, il y avait des silences difficiles à subir. Faire de la photographie fut une façon de sortir du silence, de ne pas subir les choses de la vie, de se rapprocher des autres. »

Contre les murs, de grandes photos de femmes (superbe visage de femme balafrée par un maquillage de camouflage). Les femmes sont LE sujet de Belin. Celles qu’elle met en scène ont souvent les yeux fermés, fuyants, perdus, voire inquiétants. La photographe aime les héroïnes hitchcockiennes, tueuses à la blondeur immaculée. Belin en a créé, aimant celles et ceux qui cachent leur jeu. Elle photographie la dualité, l’ambivalence, nos paradoxes, le pluriel que nous sommes.

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Belin admire d’autres créatrices comme la peintre Artemisia Gentileschi (1593-1652) ou la photographe Cindy Sherman (1954), qu’elle place au même niveau. Elle aurait aimé être cette photographe qui se déguise, se photographie et devient mille femmes. Pour son installation à l’Académie des beaux-arts, l’élue a rendu hommage au photographe Eugène Atget (1857-1927), père de la photographie moderne. Elle a salué son travail et une vie faite de virages (il voulut être acteur) et de rebondissements. Autres admirations, Manet, Courbet, qui ont regardé les femmes sans en faire de jolies cruches. Assise à la table de l’atelier, cette phrase : « Me trouvez-vous ennuyeuse ? » Toujours la peur de l’être, le doute, l’absence de confiance. Elle ajoute : « Mais qu’allez-vous écrire ? »

Pour comprendre Valérie Belin, une mini-rétrospective de son œuvre est présentée à Deauville. Le couvent des Franciscaines est devenu un centre d’art incontournable, une centrifugeuse érudite à expositions multiples. Tout y est accueillant. Le bâtiment apaise. Idéal pour écouter ce que murmurent les photographies de Belin. Mais où est-elle ? Dans son atelier, elle farfouille dans un immense sac rempli d’objets. Une piste de travail pour un jour, peut-être, ou rien. Belin est attente. Le sort pesant de tant de créateurs. 

Art Paris au Grand Palais
Galerie Nathalie Obadia, du 9 au 12 avril

Couvent des Franciscaines de Deauville
Les Choses entre elles, de Valérie Belin, jusqu’au 28 juin, lesfranciscaines.fr

Hôtel de Ville de Paris
Sebastião Salgado, jusqu’au 30 mai

Daniel Schick

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