À la Bourse de commerce, le clair-obscur contemporain mis à l'honneur

« Camata », de Pierre Huyghe (2024).
LTD/Collection Pinault

« Camata », de Pierre Huyghe (2024).
LTD/Collection Pinault
Ah, le chiaroscuro ! Le clair-obscur en italien. Cette façon de peindre a embrasé l’art au XVIe siècle dans la péninsule. Caravage (1571-1610) en est le chef de rayon, utilisant la lumière de façon visible, quasi ostentatoire, afin que l’œil du spectateur soit alléché, dirigé par ce que Caravage souhaite. Il n’omet pas pour autant de situer dans l’ombre ce qui est tout aussi important. Rembrandt fera la même chose de façon plus nuancée.
Le clair-obscur est l’antre des « entre ». Il permet aux œuvres de s’étirer entre chien et loup, entre sombres ténébreux et extases lumineuses. Il montre l’indéterminé, créant chez le spectateur un doute quant à ce qu’il voit. Difficile de mettre en lumière l’ensemble des « entre » qui caractérisent le clair-obscur. Dans une même œuvre, ombres fragiles et lumières triomphantes ou ombres triomphantes et lumières fragiles se taquinent, l’aurore peut glisser imperceptiblement vers le jour, le crépuscule titiller la nuit, des silhouettes à peine esquissées côtoyer d’autres plus affirmées.
Le clair-obscur est l’art du grand « fricotage ». La vie côtoie la mort, le visible est bousculé par l’invisible. Tout semble apparaître et donc disparaître. Le clair-obscur est une invitation au voyage (intérieur) mais, contrairement à ce qu’a écrit Baudelaire, il n’est ni luxe, ni calme, ni volupté. Il est énigmatique, pas de tout repos, pas de volupté mais une délicieuse insécurité. Les zones d’ombre du clair-obscur conduisent l’inconscient, l’imaginaire du spectateur à parfaire l’œuvre.
Le clair-obscur est un territoire alléchant pour les artistes d’aujourd’hui. La Bourse de commerce en est le temple parisien et européen voulu et nourri par le clairvoyant François Pinault. Pour cette exposition, une centaine d’œuvres de 27 artistes (Viola, Lamiel, Wigman, Soutter, Moulène, Richier ou Giacometti) occupe toute la Bourse.
La subtile et énergique pianiste Vanessa Wagner, qui se qualifie de coloriste, est une habituée du lieu. Cette dernière a enregistré un disque consacré à Philip Glass, compositeur contemporain (89 ans), multi-récompensé. L’homme, à l’origine du minimalisme dans la musique, joue sur la reprise de motifs courts qu’il décline, habille, dénude. Sa musique évolue subrepticement. L’auditeur est ensorcelé, hypnotisé par la répétition. Cet effet est produit par de nombreuses œuvres exposées à la Bourse de commerce.
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Vanessa Wagner n’est pas une grenouille de bibliothèque. Avant une visite, son désir est d’être la plus disponible possible, la plus étonnée aussi, espérant être troublée, interrogée. Rien ne la déconcerte. Surtout pas ce qu’elle ne connaît pas. « Je n’ai pas peur de ce qui est différent. Rien ne s’oppose à rien. On peut aimer Schubert et Philip Glass, un tableau de Rembrandt et une installation de Pierre Huyghe présentée ici au cœur du réacteur de la centrale Bourse de commerce»

« Chercher à comprendre une œuvre me conduit à plonger dans mon intériorité, mon imaginaire, poursuit-elle. Je m’écoute d’abord. Ce n’est pas égotique car ensuite j’ai besoin de comprendre ce qui a conduit un artiste à créer l’œuvre, son cheminement. » Indomptable mais tout en douceur, Miss Wagner décide de méandrer dans l’expo au fil de ses pas, de son intuition.
Premier étage. Une salle à part est consacrée à Victor Man. Pour François Pinault, le Roumain, né en 1974, est le maître actuel du clair-obscur. Vanessa Wagner connaît peu de choses sur lui, raison pour laquelle elle se précipite dans la salle. « Je le découvre… Sa façon de travailler la matière est saisissante. En bougeant devant l’œuvre, notamment celle reprise pour l’affiche de l’expo [Titiriteros, 2023], les visages peints changent. Leurs ombres se déplacent. Leur part de mystère s’accroît. J’ai l’impression que Man s’est inspiré d’œuvres de Goya pour ce tableau ou du Gréco pour celui là-bas. Eux aussi sont les maîtres du clair-obscur. »

Bingo ! Au fond de la salle, dans la pénombre, trois marques sur le mur laissent penser qu’il y eut trois tableaux. Ils y sont, à peine perceptibles. Incertitudes. Peints à la limite de la lumière, s’ils n’étaient pas éclairés spécialement, ils seraient invisibles. Le clair-obscur navigue bien entre visible et invisible. Vanessa Wagner apprécie le travail de Man sans être emportée.
« Les œuvres sont trop denses pour que je puisse m’échapper pleinement. » Elle va pouvoir l’être. Devant une œuvre du photographe Wolfgang Tillmans, elle s’immobilise et jubile. « Je suis totalement emportée parce que je doute de ce que je vois. Une photo ? Un tableau ? Tout est évanescent. Les formes, les couleurs glissent l’une vers l’autre sans que nous nous en apercevions. Le climat est crépusculaire. L’abstraction de Tillmans me permet de partir loin en moi. Je comprends que cela ne soit pas facile ou possible pour certains. »
Difficile d’arracher Vanessa de l’œuvre. Dans une pièce à part, l’insupportable, le somptueux, le catastrophique, le fascinant : une œuvre vidéo de Bruce Conner. Réalisée à partir d’images d’explosions nucléaires, une succession de champignons titanesques déchire, soulève l’océan. Des nuages gris, noirs, blancs, spectacle fastueux et terrifiant. L’œuvre réunit le spectaculaire et le morbide, le lumineux et la face obscure de l’humanité, capable de s’autodétruire. Vanessa Wagner est fascinée et effrayée. L’insupportable la conduit à quitter la pièce sans un mot.
Et le choc. Une immense vidéo de Bill Viola projette des flammes puissantes, tigresses fatales. Celles-ci s’échappent du sol et foncent vers les cieux obscurs. Le lumineux incandescent des flammes se perd dans l’immensité sombre et mystérieuse de l’espace. Viola a travaillé l’image.
Les flammes ondulent sans fin, dansent, brûlent presque. Vanessa est la prisonnière volontaire d’images hypnotiques. « C’est exactement comme la musique de Philip Glass. Il y a dans son œuvre des répétitions qui capturent mais ne lassent pas. Répétitions avec variantes comme ces flammes, jamais les mêmes, à la fois belles et fatales, lumineuses et oppressantes, jouissives et inquiétantes, avec l’impression qu’il n’y a ni début ni fin. On est emporté. »
Pour qui ne craint pas de l’être, de lâcher prise, écouter Philip Glass, se rendre à la Bourse de commerce, permet aux clairs-obscurs qui sont en nous de trouver leur miroir.
📆 Exposition « Clair-obscur »
Jusqu’au 24 août.
Informations sur le site de la Bourse de commerce.
📚 Catalogue « Clair-obscur », introduction d’Emma Lavigne (directrice de la Bourse de commerce)
Éditions Dilecta, 256 pages.
🎶 Concert Vanessa Wagner
Intégrale des œuvres pour piano de Philip Glass, le 7 avril à 20 heures au Théâtre du Châtelet.