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À la Fondation Louis Vuitton, l'art cérébral et bricoleur d'Alexander Calder mis à l'honneur

Daniel Schick

Publié le 30 avril 2026 à 14:00

Paulette par Alexander Calder, 1948.

Paulette par Alexander Calder, 1948.

LTD/2026 Calder Foundation, New York/ADAGP, Paris/Courtesy of Sotheby's, Inc.

La Tribune Dimanche

N143 ● 28 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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L’artiste fut magicien, un bricoleur et un chercheur qui ne s’arrêta jamais de trouver. Déambulation dans l’éblouissante exposition de la Fondation Louis Vuitton.

Mais quel est cet étrange bestiaire qui n’en est pas un ? Qu’est-ce qui tournicote, vit, là, devant nous ? Des trucs en plumes qui dansent tout seuls dans l’air, un vol d’oiseaux migrateurs, des paons faisant le coq déployant leurs ailes et griffant l’atmosphère des pétales rouges, bleus, noirs, blancs suspendus dans les cieux qui se poursuivent sans jamais se rattraper, des astres qui flottent dans l’espace ? Chacun voit ce qu’il veut. Les mobiles (nom donné par Marcel Duchamp) de Calder sont surtout des formes géométriques qui fricotent avec un acteur invisible : l’air.

Celui-ci « âmenime » ses mobiles. La matière qu’il préfère parce qu’il la maîtrise peu, c’est justement l’air. Pour les sculptures stationnaires, les stabiles (nom donné par Jean Arp), des formes puissantes imbriquées les unes aux autres sont retenues par le sol. Ces néomonstres préhistoriques rouge et noir paissent sur le vert gazon de la fondation. Calder a d’autres complices, les ombres. Il les sculpte aussi. Elles font swinguer les murs du bâtiment de Frank Gehry. Chez Calder, mobiles, stabiles, personnages en fil de fer, tout est mouvement. Les œuvres dansent avec elles-mêmes ou nous tournons autour d’elles. Ah, la force d’attraction ! 

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L’Américain Alexander Calder (1898-1976) a suivi des études d’ingénieur. Pour son art, cérébral et bricoleur, l’inventeur perpétuel a cherché et trouvé. Son œuvre tentaculaire fut continuellement un défi lancé aux lois de la gravité. Un miracle, l’œuvre de Calder ? Pas du tout, c’est le fruit de mille tentatives, d’analyses savantes, d’hypnotisantes trouvailles. Chaque sculpture est un pari gagné, un tour de prestidigitation réussi. L’œil applaudit.

Si les œuvres caldériennes fascinent, c’est peut-être que leur « légèreté » fait oublier l’insoutenable gravité des êtres. On peut ajouter que nous voyons ce que nous aimerions être : léger, sans conscience de notre condition de belliqueux, de vieillissant et de mortel. Nous sommes les œuvres de Calder, des équilibristes dont le destin ne tient qu’à un fil, état précaire dont Calder est le portraitiste.

Vue d'installation de l'exposition "Calder. Rêver en équilibre".
Vue d'installation de l'exposition "Calder. Rêver en équilibre". (Crédits : LTD/ Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris.)

L’exposition à la Fondation Vuitton est chronologique, meilleur moyen de comprendre l’évolution du maître. Fils d’artistes très académiques, le gamin Alexander dessine, peint, malaxe, tord des fils de laiton, crée des bijoux pour les poupées de sa sœur (salle éblouissante dans la pénombre avec ses bijoux). Lors d’une collaboration avec un journal, il découvre l’univers circassien et des artistes qui défient les lois de la pesanteur (tiens, tiens).

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Calder mettra au monde son légendaire mini-cirque composé de mille silhouettes en fil de fer, faisant même son propre cirque, animant un spectacle attendrissant. Son barnum tenait dans les quelques valises exposées. Calder dépose la sienne à Paris en 1926. Il montre son cirque, rencontre des artistes, franchit leurs antres comme celle de Piet Mondrian en 1930. Choc total. Mondrian, roi de l’abstraction, change la façon de penser l’art de Calder, et de le faire. L’Américain glisse vers l’abstraction sans renier le grand équilibriste qu’il est.

C’est fou comme Calder peut faire rêver à partir de rien.
Henri Nigay

Arrive alors à la Fondation le couple Nigay, collé-serré, l’humour en bandoulière, la curiosité pour étendard, le pas rapide pour cause de gourmandise frénétique. Pompistes puis buralistes, ils ont vécu à Grenoble et sont retraités en Bretagne. Le ciment du couple est l’art contemporain. Pas un voyage, pas une cagnotte qui ne lui soit consacrée depuis une quarantaine d’années. Le couple a du Calder dans son moteur. Il y a quatre mois, ils étaient au musée des Beaux-Arts de Houston. Henri Nigay : « C’est fou comme Calder peut faire rêver à partir de rien. Un rien qui ne l’est pas. Ceux qui disent “ça, je peux le faire” oublient que derrière une œuvre il y a une vie, une pensée… La vie d’artiste est difficile. Il faut avoir une incroyable détermination et imagination. Ma femme et moi n’en avons pas, d’où notre immense admiration pour les créateurs. »

Alexander Calder, Dispersed Objects with Brass Gong, 1948.
Alexander Calder, Dispersed Objects with Brass Gong, 1948. (Crédits : LTD/2026 Calder Foundation, New York.)

Interruption d’enthousiasme par Suzanne Pagé, directrice artistique de la fondation. Le couple sait parfaitement qui est cette légende, ancienne directrice du musée d’Art moderne. Intimidé, il l’écoute. Suzanne Pagé, en un souffle, diffuse ses convictions. « Heureusement qu’il y a l’art, surtout en ce moment. Il met en valeur l’intelligence, le talent des hommes. L’art grandit ceux qui l’aiment. » Pagé disparaît. Le couple entame sa visite. Jouissance immédiate. Lecture des infos, observation précise de la mise en espace. Les Nigay s’immobilisent.

« Nous n’avons jamais vu ces tableaux en relief. Un fond peint par Calder et, devant, des formes en lévitation. En se déplaçant, tout bouge, s’anime, déborde du cadre. Une prouesse. » Le couple s’attarde devant les portraits en fil de fer et ombres de Joséphine Baker et Fernand Léger. Pour ces œuvres, ils sont en retrouvailles savoureuses. Deux heures plus tard le duo s’installe dehors sur un banc devant deux stabiles, un rouge, un noir, qui enchantent le vert gazon. « Une expo, c’est un spectacle, la mise en scène des œuvres, l’aménagement de l’espace, la maîtrise de l’éclairage, la déambulation ; ici, c’est du top niveau, du jamais vu ! » dit Henri, conquis.

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Il ajoute : « Nous ne nous sommes jamais dit : “L’art contemporain, ce n’est pas pour nous.” À force d’obstination et d’enchantements, de rencontres et de lectures, nous avons fini par adhérer totalement à l’abstraction, au minimalisme, à l’art conceptuel… L’art contemporain ça se bosse. » « Comme voyager, l’intérêt pour l’art maintient la jeunesse d’esprit, assure Sylvianne, la femme d’Henri. Il faut accepter de ne pas comprendre, d’être dérangé, se renseigner, ne jamais cesser d’apprendre… Vous imaginez la retraite que nous avons. Nous vivons dans un petit village, mais grâce à l’art, le monde est à nous. »

Le couple va partir à la Biennale de Venise sans oublier la France : un détour au Silo, un vrai silo privé avec œuvres contemporaines radicales à Marines, dans le Val-d’Oise, puis au Linteau rouge, nouvelle galerie de Saint-Brieuc. Les Nigay retournent dans l’exposition. Ils observent, sourient, beaucoup. Calder n’oublia jamais de s’amuser. Il recommande même fortement l’amusement. C’est bon pour l’équilibre. 

Daniel Schick

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