Bartabas, Lagarce et Bourne : trois visions du sublime sur scène
Le théâtre équestre Zingaro à Aubervilliers, « Swan Lake », par Matthew Bourne et « Nous, les héros », au Théâtre des Bouffes du Nord : découvrez notre sélection scènes de la semaine du 20 octobre.
Les parois des coursives qui mènent au chapiteau de bois sont recouvertes de centaines de livres ouverts, nous invitant à une cérémonie poétique inédite. Le corbeau est là, cavalier tournant autour de la piste recouverte d’une eau qui scintille dans l’obscurité. Avec Les Cantiques du corbeau, Bartabas rompt avec ce qui nourrit Zingaro depuis quarante ans : présence époustouflante des chevaux, cavalcades, rythme soutenu, prouesses acrobatiques.
« Les Cantiques du corbeau », par Bartabas. (Crédits : LTD/Sasha Goldberger)
Rien de tel ici. On est plongé dans une atmosphère grave au cours de laquelle sont dits les textes du livre qui a marqué l’entrée du fondateur de Zingaro en haute littérature. Bien sûr, les chevaux sont présents, en apparitions fantastiques. Ils sont une dizaine. Ainsi surgit le petit cheval blanc, fin, frêle, irréel et libre : image sublime qui nous conduit sur les chemins escarpés de la création du monde.
« Le soir au coucher, mon grand-père contait à l’enfant que j’étais des histoires écrites à la place des bêtes. » Hommes et femmes vêtus de sombre se succèdent pour dire les chants. Pas de comédiens virtuoses, mais toute la famille Zingaro. Le gamelan de la troupe Pantcha Indra célèbre Bali, Java, tandis que sur la piste la danse magnétique et les créatures féroces ponctuent le spectacle. On écoute. Qui parle ? Qui sont ces « je » qui disent cruauté et naissance ? On est pris dans cette célébration des voix de l’animal et du monde. C’est beau et sévère. Unique.
ℹ️ Théâtre équestre Zingaro à Aubervilliers, du mercredi au samedi à 19 h 30, dimanche à 17 h 30. Durée : 1 h 40. Tél. : 01 48 39 18 03. Jusqu’au 31 décembre. À partir de 12 ans. Les Cantiques du corbeau, Gallimard 2022 et Folio 2025.
Cygnes du temps
Trente ans après sa création au Sadler’s Wells (Londres), le Swan Lake de Matthew Bourne fait son grand retour à la Seine musicale. Chef-d’œuvre devenu phénomène, ce ballet a marqué l’Histoire en remplaçant les cygnes graciles par un corps de ballet d’hommes. Crânes rasés, torses nus, culottes de plumes blanches : ces cygnes puissants, d’une beauté magnétique, soufflent et frappent le sol dans un mélange de danse contemporaine et de flamenco.
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« Swan Lake », mis en scène et chorégraphié par Matthew Bourne. (Crédits : LTD/Johan Persson)
La musique de Tchaïkovski garde sa splendeur, mais l’émotion vient des corps et de leur souffle. Jackson Fisch, cygne blanc puis démon noir, habite le rôle avec intensité. Entre tension dramatique et humour britannique – une prétendante aux airs de Barbie de Margot Robbie (géniale Bryony Wood), un clin d’œil aux ballerines initiales dans une fine mise en abyme, un corgi de la reine à roulettes –, Bourne continue de questionner le désir, la solitude et la différence. Transgressif en 1995, patrimonial aujourd’hui, le spectacle touche désormais un public familial, conquis depuis qu’un certain Billy Elliot en a fait, au cinéma, un rêve d’enfant.
ℹ️ « Swan Lake », mis en scène et chorégraphié par Matthew Bourne, à la Seine musicale, Boulogne-Billancourt, jusqu’au 26 octobre. Billets à partir de 45 euros.
Dans la salle des Bouffes du Nord, ce soir de première à Paris, parmi les spectateurs, il y a Olivier Py. Il était l’un des jeunes comédiens de la troupe lorsque Jean-Luc Lagarce avait écrit Nous, les héros, pour offrir un horizon de jeu différent à ses camarades, qui jouaient Le Malade imaginaire en une longue tournée. C’était en 1992. Nous, les héros fait partie de ces pièces qui nous conduisent jusqu’aux coulisses, dans la vie des interprètes, lorsqu’ils quittent la scène, abandonnent leurs costumes, se démaquillent et retrouvent leurs élans, parfois très rugueux.
C’est donc dans l’amitié qu’a été pensé Nous, les héros, et l’on devine, par-delà les antagonismes et les chamailleries des personnages, ce qui lie profondément les interprètes. Clément Hervieu-Léger avait déjà monté Le Pays lointain de Lagarce. Il connaît cette écriture, ses palpitations et ses reprises.
Arrière-théâtre décati, salle des fêtes vieillotte : on est en Europe, juste avant la chute du mur, en 1989. Des intermèdes musicaux, prévus par l’auteur, ponctuent la représentation et lui apportent et un supplément d’alacrité et un supplément de mélancolie. C’est triste, joyeux, drôle, déchirant. Les onze comédiens réunis sont tous excellents. Vincent Dissez, Judith Henry, Daniel San Pedro et leurs camarades sont formidables. Dans la figure de l’actrice, Elsa Lepoivre impose sa folle personnalité. Parfois, elle nous fait penser à la grande Christine Fersen et notre cœur se serre.
« Nous, les héros », par Jean-Luc Lagarce. (Crédits : LTD/Juliette Parisot)
ℹ️ « Nous, les héros », au Théâtre des Bouffes du Nord, jusqu’au 1er novembre. Durée : 2 heures. À 20 heures du mardi au samedi, et à 15 heures le samedi. Puis en tournée à Nice, Rungis, Compiègne, Caen. Texte aux Solitaires intempestifs (15 euros).