Des jumelles hautes en couleur, mélancolie noire et autodérision ravageuse... Notre sélection théâtre de la semaine du 13 octobre 2025.
La magie Demy brille au Lido5⭐/5
« La vie est de plus en plus difficile, nous avons en France de graves problèmes à régler et je suis frappé par l’agressivité dans les relations humaines. » Les mots de Jacques Demy, publiés dans Le Monde le 6 mars 1967, n’ont pas pris une ride. Son chef-d’œuvre non plus. L’adaptation pour la scène du Lido de la comédie musicale dont Demy a écrit le scénario, les dialogues et les paroles – laissant à son ami Michel Legrand la composition de son swing mélancolique et génial – est une réussite complète, un moment de légèreté et d’émotion, une performance vocale et musicale enthousiasmante.
« À l’origine, j’ai eu l’idée de faire un film dont le sentiment serait joyeux, de faire en sorte que le spectateur soit après la projection moins maussade qu’il ne l’était en entrant dans la salle », déclarait aussi Jacques Demy.
Défi relevé pour la troupe mise en scène par Gilles Rico, un talent de l’opéra français, sur une idée de Jean-Luc Choplin, producteur et directeur du Lido – le cabaret est devenu un théâtre en 2024 – avec le concours de l’un des scénographes de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, Bruno de Lavenère. Avec, aussi « la générosité et la complicité de Rosalie Varda et Mathieu Demy, de Macha Méril et des enfants de Michel Legrand », précise Choplin.
Le champagne « Demoiselle » servi au bar de la célèbre salle des Champs-Élysées ajoute au charme et l’on sort revigoré du spectacle porté, ce 4 octobre, par la mezzo-soprano Marine Chagnon et la soprano Juliette Tacchino, cantatrices pétillantes que l’on croirait jumelles, doublées certains soirs par Maïlys Arbaoui-Westphal et Sophia Stern. Les costumes du couturier Alexis Mabille, qui signe aussi le nouveau décor du Lido, ont les couleurs pastel des robes portées par Catherine Deneuve et Françoise Dorléac ; de même, on retrouve l’intégralité du livret original, les quatorze morceaux et la trame musicale de Demy et Legrand, pour qui l’indétrônable West Side Story fut un modèle.
« Comment passer de la magie, de la légèreté, des couleurs du film […] qui se passe à Rochefort en extérieur à la scène dans l’intérieur du Théâtre du Lido ? » questionne Jean-Luc Choplin en préambule du dossier de presse. L’ingéniosité des décors, tournant, montant et descendant, comme un clin d’œil au fameux pont transbordeur de Rochefort, permet le passage de l’appartement des sœurs Garnier au café tenu par leur mère Yvonne, à la boutique de Simon Dame, à la place où s’installent les forains. Mais c’est la pertinence des répliques, l’humour et l’intelligence du texte, le chassé-croisé de l’intrigue qui rendent naturelle l’adaptation de l’écran à la scène.
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Trois actes pour trois jours, vendredi, samedi, dimanche, consacrés à la quête sentimentale de personnages de l’après-guerre dans une ville où s’entrecroisent militaires et saltimbanques, commerçants et peintre poète. En arrière-plan, le monde va mal, les mauvaises nouvelles s’immiscent dans le paysage acidulé de Rochefort. « Ça me rappelle 39 ! » glisse Subtil Dutrouz, l’incongru vieillard auteur d’un féminicide que l’on ne nomme pas encore ainsi. « Soyez pas triste, monsieur Maxence, les filles, après tout, y en a plein les magasins » : dès le début, les héros le chantent, c’est l’amour qui les guide, et l’ambition, le rêve de réussir.
« J’ai vécu jusqu’ici de leçons de solfège, mais j’en ai jusque-là, la province m’ennuie. Je veux vivre à présent de mon art à Paris » : la capitale est un eldorado pour Delphine et Solange, la promesse d’un commencement qui survient au dénouement. Au Lido, la maestria des artistes, tout à la fois chanteurs, danseurs et comédiens, impressionne, comme la direction de la Britannique Joanna Goodwin, chorégraphe renommée. Les spectateurs rient, les plus experts connaissent par cœur les morceaux écrits en alexandrins, tous reprennent le refrain de La Chanson des jumelles et le silence se fait quand, enfin, les amoureux se retrouvent.
ℹ️ Les Demoiselles de Rocherfort, du 9 octobre 2025 au 11 janvier 2026 au théâtre du Lido
Le chaos des émotions 5⭐/5
Le rideau ne s’est pas encore ouvert et, attention les oreilles, une déflagration furieuse saisit. Grand orgue. Sur une note tenue au-delà du raisonnable, le son envahit tout, puissant, déstabilisant. Coupé net et sitôt suivi d’un bip-bip vulnérable quand, au centre de la scène, apparaît un satellite tombé au sol. Dessous, une femme écrasée, seule. Survivante, elle se relève lentement avec, sur sa tête vacillante mais déterminée, le poids bien réel de cet énorme engin qui parle (d’amour !) et ressemble à une machine à laver flanquée de deux longues ailes argentées…
Bienvenue dans Honda Romance, le nouveau spectacle de la comédienne et metteuse en scène Vimala Pons, déjà pris d’assaut au théâtre de l’Odéon cet automne et promis à une belle tournée. Tour à tour drôle et grave, il fait se télescoper la mélancolie la plus noire et le burlesque le plus brindezingue, nous surprend autant qu’il nous élève au gré de sa méditation hypnotique sur notre humanité prise dans la centrifugeuse du temps qui s’accélère et du monde qui s’effondre.
« L’une de nos grandes références pour le créer, c’était Einstein on the Beach, de Philip Glass et Bob Wilson ; on y pensait beaucoup, mais avec pour objectif d’aller complètement ailleurs, de résonner avec notre génération », indique Rebeka Warrior, qui en a signé la musique à la fois répétitive, délicate et foudroyante. Pari réussi.
Semée de silences et de pics bouleversants, sa partition se déploie sur scène avec neuf jeunes chanteurs qui, chemin faisant, en deviennent les personnages à part entière. Assumée, magnifiquement sublimée, la référence à l’opéra légendaire de Glass et Wilson n’écrase en rien le propos de Vimala Pons qui, ici, met sa formation de circassienne équilibriste au service d’une réflexion plus vaste sur nos émotions mises à l’épreuve d’une « modernité explosive », accompagnant ainsi, plus ou moins consciemment mais assez parfaitement, la pensée captivante de la sociologue Eva Illouz (Explosive modernité – Malaise dans la vie intérieure, Gallimard, 2025).
Peurs, déceptions, colères, joies et désirs sont ici exprimés, exposés et retournés dans tous les sens à la façon d’un requiem pour une époque qui bégaie, peine à agir alors que les urgences – climatique, sociale, économique – nous défient plus que jamais et nous enjoignent de nous transformer si nous voulons survivre. Vimala Pons, qui traverse son spectacle avec panache, en grande partie seule en scène donnant le sentiment que c’est un feu qui la consume sous nos yeux, explique l’avoir créé alors qu’elle se relevait d’une dépression.
On ne peut s’empêcher de penser à un autre livre : celui dans lequel son amie Rebeka Warrior (Toutes les vies, Stock, 2025) raconte comment elle a perdu, en deux ans à peine, l’amour de sa vie, emportée par un cancer, mais aussi comment, dans le chaos émotionnel de cette épreuve, elle est devenue plus forte, plus spirituelle, plus vivante.
ℹ️ Honda Romance, de et avec Vimala Pons (1 h 15), du 14 au 26 octobre au théâtre de l’Odéon, puis en tournée
Lou y es-tu ? 4⭐/5
Lou Trotignon est-il encore une femme ? À 28 ans, ce jeune transgenre, devenu garçon tout en restant attaché à sa non-binarité, laisse joyeusement planer le doute dans Mérou, seul en scène aussi percutant qu’hilarant… Intitulé d’après le nom d’un poisson amené à changer de sexe plusieurs fois au cours de son existence, ce stand-up raconte la transition de genre dans laquelle l’humoriste s’est engagé à partir de 2020, et se veut lui-même évolutif.
À chacune de ses reprises sur scène depuis sa création en 2021, l’auteur et comédien y intègre les dernières étapes de sa transition, qu’elles soient hormonales, chirurgicales (mastectomie) ou… politiques ! Car c’est un fait, la fièvre antiwoke et la transphobie ne sont pas des fictions même si, à l’arrivée, elles lui inspirent des punchlines savoureuses.
Porté par une tournée triomphale, Lou Trotignon reprend du service cet automne au Théâtre Saint-Georges et c’est toujours son Mérou qu’il joue avec panache, transforme et fait grandir en direct… Au-delà de la singularité de son parcours (passé « jeune fille » par le strip-tease, le BDSM, le travail du sexe), pas de doute, Trotignon impose l’évidence de son autodérision ravageuse, son écriture au cordeau et sa présence engagée, à la fois puissante et réjouissante.
ℹ️ Mérou, en tournée et au Théâtre Saint-Georges chaque lundi (20 heures) et mardi (19 heures) jusqu’au 30 décembre 2025.