Zhanna Kadyrova, née en 1981 à Brovary, en Ukraine, est une artiste et a été membre du Revolutionary Experimental Space (R.E.P.). En 2025, elle a remporté le Prix national Taras-Chevtchenko d’Ukraine dans la catégorie arts visuels, devenant la première...
La guerre broie les corps, abîme les âmes, souille l’identité ukrainienne. Depuis quatre ans, plus de 200 artistes ont péri, dont Marharyta Polovinko, tuée sur le front en 2025 par un drone russe. Des milliers de sites culturels patrimoniaux ont été dévastés. La recette est connue, éradiquer le passé, le réinventer, emballer le pays dans un faux récit avec l’espoir de l’avaler, de l’engloutir.
En 2022, le musée d’Ivankiv est bombardé. Il accueillait l’œuvre de Maria Primachenko, paysanne, autodidacte, admirée par Picasso pour sa peinture naïvo-surréaliste inspirée par sa terre et son village. Son travail a été en partie incendié. Tentative d’éradication ratée : Primachenko (1909-1997) est devenue un symbole de la résistance culturelle ukrainienne, d’autant qu’elle peignit des œuvres antiguerres prémonitoires.
Des milliers d’œuvres, d’artefacts ont été pillés. Tout envahisseur, des Romains aux nazis, sans oublier les pays colonisateurs, l’a fait. Le peuple ukrainien ne baisse ni armes, ni yeux, ni oreilles. Des musées restent ouverts. Les artistes travaillent. Des poètes (Victoria Amelina, tuée en 2023), des écrivains utilisent leurs phrases comme des lignes de défense ou d’attaque, à l’instar d’Andreï Kourkov.
L’artiste ukrainienne Maria Primachenko avec ses œuvres dans un village du district d’Ivankiv, à la fin des années 1960. (Crédits : Yuriy Somov/Sputnik/Aurimages)
L’art comme rempart vivant
Pendant que vous lisez ces phrases, des soldats se font la guerre et des habitants de Kiev se font beaux. Il y a opéra aujourd’hui avec Natalka Poltavka de Mykola Lyssenko, père de la musique ukrainienne (1842-1912). Ce soir, dans tout le pays, on chantera, on lira dans les caves ou le métro. Dans leurs tunnels et bunkers, des soldats écriront, invités à le faire afin que leurs mots soient joués ensuite dans tout le pays et au théâtre des Dramaturges à Kiev.
En ce moment même, des Ukrainiens glissent lampes électriques et portables rechargés dans leurs manteaux. Ils vont se rendre aux musées, ceux ouverts en raison de la présence d’un refuge pour les visiteurs en cas de bombardement. Lampe électrique et portables seront utilisés pour voir les œuvres si l’électricité est coupée.
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Le PinchukArtCentre est un musée d’art contemporain privé. Des artistes d’aujourd’hui y exposent des œuvres-détonateurs, des œuvres qui explosent d’ironie, d’inventivité, de vie, de révolte. Ils dénoncent, hurlent, l’art au fusil, l’art pour fusil. Peu de chefs-d’œuvre dans les musées classiques. Pas de tableaux de Malevitch, ukrainien et non russe. Pas de Sonia Delaunay, née en Ukraine. La communauté internationale européenne cache plus de 30.000 œuvres émigrées, chouchoutées et surtout hors de danger.
Des artistes comme Zhanna Kadyrova, représentée par la galerie Continua, qui expose dans le monde entier des photos avec un organiste jouant avec absurdité sur un instrument aux tuyaux éclatés se terminant par une contorsion de matière comme un obus explosé. Zhanna Kadyrova a aussi réalisé des photos de lieux détruits par une bombe où une plante survit comme le fait un réfugié. Ces photos rappellent que pas un lieu en Ukraine n’est à l’abri de ce genre de destruction.
Résister en couleurs
La guerre étant politique, organiser en France une saison ukrainienne l’est aussi. Cet événement, pas assez connu, permet de rassembler des forces, d’offrir par l’art un coup de projecteur sur une guerre qui peut devenir un feuilleton auquel on s’habitue. Expositions, spectacles sont des encouragements adressés au peuple ukrainien et un soutien aux artistes dont les œuvres sont des alertes imprégnées du conflit. Le téméraire, ludique et solidaire Théâtre du Rond-Point à Paris a accueilli le 10 février les Dakh Daughters, collectif d’artistes ukrainiennes. Par leur énergie, leur esprit cabaret, leurs références à leur pays, ces artistes sont des combattantes sans armes.
Dakh Daughters est un groupe musical et théâtral ukrainien, originaire de Kiev. (Crédits : Oleksandr Kosmach)
À cet instant, dans les rues glacées des villes ukrainiennes, des femmes et peu d’hommes. Ils sont au combat ou se cachent pour y échapper. Philippe Trétiack, architecte, écrivain baroudeur, esthète, critique d’art, plume de nos confrères du magazine Beaux-Arts revient de Kiev pour le 500e numéro de la revue (février).
Ses émotions sont nombreuses. « La guerre renforce le sentiment d’appartenir à une même culture, à un même pays. Elle renforce les solidarités. Les Russes ont récupéré des artistes ukrainiens pour en faire des artistes russes. Aujourd’hui les Ukrainiens s’emploient à rectifier le tir et se réapproprient leur identité. Dans les musées, une valse mondiale des cartels a commencé. Les artistes dits russes redeviennent ukrainiens… Les librairies sont ouvertes. Vous n’y trouvez aucun livre en russe. La langue ukrainienne n’est similaire au russe qu’à 37 %. C’est de la propagande russe que de faire croire que l’ukrainien et le russe sont similaires. Elle n’est pas plus proche du russe que le français de l’italien… Derrière la guerre vue à la télé, il y en a d’autres? Le pays vient d’une longue histoire de corruption. La société civile est en guerre contre elle. L’Ukraine en sortira grandie… Le pays sait l’importance de protéger son patrimoine. C’est sidérant! Ils reconstruisent dès que c’est possible. Il y a des brigades de bénévoles prêtes à agir… L’Ukraine pense déjà à l’après-guerre, aux liens qu’il faudra tisser avec la voisine russe qui aura été l’ennemie… Enfin, l’Ukraine défend la démocratie. Elle nous défend. Nous sommes ses débiteurs. »
Vue de l’exposition « This is Ukraine : Defending Freedom », événement parallèle de la 59e International Art Exhibition – La Biennale di Venezia. (Crédits : Pat Verbruggen)
En ce moment même, des soldats ukrainiens se battent pour défendre la démocratie européenne. Démocratie où l’art est produit et regardé en toute liberté. Mot ignoré de ceux qui veulent ou voudraient la détruire.