John Lennon à Paris en 1964, par Paul McCartney. Présence à l’Enfant, de Jeanne Vicerial. Photographie de Maurice Guibert. Toulouse-Lautrec avec le chapeau et le boa de Jane Avril, vers 1892.
De la gouaille de Lautrec aux fantômes de Jeanne Vicerial en passant par l’intimité des Beatles vue par Paul McCartney, Aix-en-Provence signe un été artistique aux multiples visages.
Qu’ont en commun Toulouse-Lautrec, le chanteur-photographe Paul McCartney et la sculptrice textile Jeanne Vicerial ? Les trois mettent Aix en jouvence à en faire fondre le plus résistant des calissons. Tous sont des portraitistes, Lautrec celui des icônes de la Belle Époque, McCartney celui des Beatles dans leur intimité, Jeanne Vicérial celle de nos âmes flottantes. Lautrec croque avec son pinceau, McCartney avec son appareil photo, Vicerial par mille et un fils.
Les belles de Lautrec à l’hôtel de Caumont
Cocottes, demi-mondaines, étoiles des cafés-concerts ou de maisons closes, toutes sont logées dans l’élégantissime hôtel, chef d’œuvre bonbonnière du XVIIIe siècle. Grâce aux traits bienveillants, gourmands, fugaces, cocasses et tendres d’Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), femmes exposées et quelques mâles crâneurs expriment leur démesure, leur désinhibition, leur autodérision et leur liberté.
Témoin de la Belle Époque, le peintre a fréquenté de très près les milieux interlopes dans lesquels il a trouvé sa place. À ses côtés, des femmes qui dansent, chantent, se moquent d’hommes tonitruants comme Aristide Bruant, chansonnier et patron frimeur du cabaret le Chat noir. À la fin du XIXe, le commerce triomphe. Le citoyen est un client potentiel. Reste à l’alpaguer. Artistes et lieux festifs veulent la gloire. Le peintre y concourt. L’exposition révèle un Lautrec as de la réclame. L’artiste est un affichiste hors pair comme Alfons Mucha ou Jules Chéret. Initié par son ami Pierre Bonnard, il maîtrise l’art de la lithographie.
Exposition Toulouse-Lautrec in situ à hôtel Caumont et Henri de Toulouse-Lautrec, affiche Ambassadeurs, Aristide Bruant 1892. (Crédits : LTD / Thomas Garnier / Peter Schälchli)
L’exposition d’Aix-en-Provence montre à quel point le peintre eut le sens de la com, faisant d’un détail, d’un accessoire, l’élément qui façonne l’image des croquées. Aristide Bruant sans son immense écharpe ne serait pas Bruant. La chanteuse gouailleuse Yvette Guilbert ne serait pas elle sans ses longs gants noirs. La Goulue ne serait pas la star du Moulin-Rouge sans un déchaînement de jupons. Lautrec disait n’appartenir à aucun courant, mais il n’était pas aveugle. La photo existait. Il aimait Renoir, Puvis de Chavannes, Cézanne. Des œuvres-clins d’œil sont dans l’expo. À la fin de celle-ci, une photo montre Toulouse-Lautrec accessoirisé d’éléments féminins, posant, l’air ultra-sérieux. Il dit ainsi facétieusement au revoir au visiteur.
Les Beatles en intimité au musée Granet
Années soixante, la bande des quatre de Liverpool entame son envol planétaire. Une hystérie de clichés des quatre garçons cravatés et bien coiffés font la une des journaux. En 1963-1964, un homme observa le décollage de la fusée Beatles. Il en fut le carburant. McCartney a photographié au plus près ses camarades, dans l’intimité de leur vie commune, de leur mutation, de leur époque. Il reste à la juste distance, pas d’impudeur, pas de guignolerie. Il est un photographe sachant cadrer. Il compose ses prises de vue sans mettre en scène pour autant ses collègues. La force des clichés est là.
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Autoportraits, Paul McCartney, Paris, janvier 1964. George Harrison, Miami Beach,Paul McCartney,février 1964. (Crédits : LTD / Paul McCartney, licence exclusive MPL/Archive LLP)
Ses photographies sont de la joie de vivre en noir et blanc, narrant la complicité de ses camarades musiciens, les montrant épuisés parfois, les visages doutant, les rictus pleins d’autodérision, et que de sourires et d’éclats de rire. L’expo est d’une fraîcheur vivifiante, un hymne des hommes qui n’ont pas perdu une goutte de leur jeunesse.
Les magnifiques, denses et énigmatiques sculptures textiles de Jeanne Vicerial, nichées, réfugiées dans la pénombre de la chapelle de la visitation, sont un choc visuel et émotionnel, un coup de poing qui ne blesse pas mais enchante. L’art de Vicerial ne tient qu’à ses fils. Ses sculptures sont poésie, métaphores, questionnements et mystère. La créatrice, passée par la villa Médicis, exposée au Centre Pompidou, à Lafayette Anticipations, représentée par la galerie Templon, choisie par le chorégraphe Angelin Preljocaj, utilise exclusivement le tissage comme moyen d’expression.
Dans son art se faufilent et s’entremêlent l’absence, le silence, l’abandon, l’enfermement, le désir, le temps, l’éphémère et l’éternel, le profane et le sacré. Se rendre dans la chapelle, c’est quitter le monde du bruit et glisser dans celui des murmures imaginaires de ces « êtres textiles » qui n’attendent que d’être écoutés. Les formes des sculptures sont humaines. Le textile est sensuel mais ne pas toucher, hélas.
On dit qu’un homme eut la permission de Jeanne de pouvoir déposer un baiser sur le front de la gisante exposée au fond de la chapelle. On ne sait pas si l’œuvre s’est levée pour faire un petit tour du côté des vivants. Celui qui posa ses lèvres est ému de le raconter. La force des œuvres de Jeanne réside en ce qu’elles permettent à chacun de tisser son propre récit, à l’imaginaire de broder à sa guise les souvenirs qu’il emportera ensuite.
Vicerial est exposée à la chapelle de la Visitation ainsi que dans le magnifique pavillon de Vendôme et au musée des Tapisseries. Elle a créé des anges avec collerettes, des nymphes enturbannées, des papesses fongiformes corsetées, des vestales ligotées, des spectres en robe du soir, des âmes portant capelines, des déesses portant chapeaux ecclésiastiques, des gisantes éventrées avec boyaux en fils couleur sang et bijoux brodés par Lesage.
Gisante de coeur, 2022Cordes, fils, fils en dégradé, fleurs vernies. Jeanne Vicerial pose à côté de son oeuvre « Présence à l’Enfant », 2022. (Crédits : LTD / Laurent Edeline / Adrien Millot)
Tous ces « êtres » sont comme en lévitation, entre gravité terrestre et appel céleste. Les œuvres de Vicerial ont un point commun. Elles n’ont pas de visage, pas d’yeux pour juger qui les observe et s’en empare. Ces sculptures, un brin ténébreuses, toutes intenses, ne pleurent pas mais font pleurer. Des larmes se sont répandues sur le sol de la chapelle. Vicerial sculpte le ventre de l’âme.