LA TRIBUNE DIMANCHE — En quoi le sanglot est-il différent du pleur ou du gémissement ?
ESTELLE FERRARESE — Il est plus extrême et implique l’entièreté du corps. Il part d’un organe particulier, le diaphragme, qui va créer une sorte de suffocation en se soulevant. Une série de phénomènes vont alors se déclencher et vont avoir des effets sur la parole et le cours de la pensée. C’est à partir de là que je commence à réfléchir en philosophe.
Justement, en quoi est-ce un objet philosophique ?
Le sanglot est un objet philosophique au sens où c’est une réalisation du corps, pas simplement une réaction. Le corps empêche le sujet de continuer comme si de rien n’était et l’oblige à embrasser son impuissance avec des moyens tout ce qu’il y a de plus physiologiques, puisqu’il va rendre la parole sinon impossible, du moins très compliquée. La pensée est hachée ou s’arrête.
C’est une réflexion sur ce que peut un corps et jusqu’à quel point on peut considérer que le corps peut être critique. Si les sanglots sont collectifs dans certaines sociétés, je traite pour ma part des sanglots occidentaux contemporains, qui sont plutôt solitaires. Les lamentations qui ont eu lieu pendant des millénaires autour du bassin méditerranéen avaient une tout autre signification pour la société. Il faut toujours observer le contexte culturel.