OPINION. « Réseaux sociaux : le vrai danger n'est pas ce qui choque, c'est ce qui rassure », par Sophie Ferreira et Benoit Heilbrunn

Sophie Ferreira et Benoit Heilbrunn co-signent cette tribune.
LTD/DR

Sophie Ferreira et Benoit Heilbrunn co-signent cette tribune.
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Nous cherchons le danger où il se voit : contenus haineux, cyberharcèlement, désinformation, dérives spectaculaires. Nous avons raison de nous en inquiéter. Mais le risque se loge aussi ailleurs. Une routine beauté, un conseil nutrition, une vidéo de sport, un témoignage sur la santé mentale : rien n'est choquant, presque tout part d'une bonne intention.
Répété des centaines de fois et amplifié par les algorithmes, ce contenu ordinaire devient une norme, puis une injonction silencieuse à modifier son comportement, parfois au détriment de sa santé.
Les chiffres sont sans appel. 83% des 15-24 ans déclarent avoir déjà été exposés à un contenu présentant un risque pour leur santé. 77% disent avoir déjà modifié leur comportement après avoir visionné un contenu, le plus souvent sans en parler à quiconque. Nous savons désormais nommer cette réalité : une toxicité invisible. Et surtout, nous savons comment agir.
Le débat public tourne autour de l'âge d'accès, du temps d'écran, des contenus extrêmes. Ces questions comptent, mais elles ratent l'essentiel. Le contrôle par l'âge se contourne. Le temps d'écran confond durée et nature d'exposition. La modération ne touche pas ce qui est légal ou bienveillant.
Le véritable mécanisme est ailleurs : dans la comparaison permanente, organisée par la répétition algorithmique, au service d'une injonction continue à l'optimisation de soi. Les plateformes ne disent plus « tu dois » mais « tu pourrais être mieux ».
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Elles organisent une insatisfaction permanente sur laquelle se construit un véritable marché de la performance. L'inquiétude la plus banale se change insensiblement en norme, puis en prescription transformative. Cette trajectoire d’exposition peut conduire vers des comportements à risque : troubles alimentaires, prise de produits dopants, pratiques invasives, contournement d’usage médicamenteux, arrêt des soins…
Les travaux de la Fondation APRIL dessinent des pistes d'action concrètes.
La première consiste à agir sur les environnements. Transparence dans les mécanismes de recommandation, limitation des effets de boucle, diversification automatique des contenus, prévention by design : il est temps de penser l'architecture des plateformes comme un enjeu de santé publique. Le Digital Services Act offre déjà un cadre. Encore faut-il en faire un levier opérationnel réel.
La deuxième consiste à rendre visibles des mécanismes aujourd’hui opaques. Expliquer comment se construit une recommandation, comment s'installe une comparaison, comment se fabrique une norme, constitue aujourd’hui une compétence essentielle. Les jeunes eux-mêmes en expriment le besoin : 71 % souhaitent que les plateformes leur expliquent ces ressorts et 75 % veulent que l'école s'en empare.
La troisième consiste à mieux signaler les risques. Les utilisateurs devraient disposer d’un repère simple permettant d’identifier la nature d’un contenu mais aussi son niveau de répétition. Les jeunes y sont favorables : 73 % soutiennent l’idée d’un indicateur de type « score de toxicité » et 82 % souhaitent que les contenus à risque soient clairement signalés.
Enfin, les réseaux sociaux doivent devenir aussi des espaces de prévention. Les trois quarts des jeunes souhaiteraient voir davantage de créateurs formés à la prévention dans leur fil d’actualité. Ils accordent également plus de crédit aux professionnels de santé qu'à d’autre relais. Encore faut-il que ces professionnels investissent ces espaces.
Nos travaux montrent aussi une réalité souvent ignorée : les jeunes ne sont ni passifs ni inconscients. Ils identifient avec lucidité les mécanismes qui les affectent. Un jeune sur quatre seulement se sent totalement en contrôle de ce qu'il voit défiler ; ils sont presque aussi nombreux à se sentir totalement guidés par l'algorithme. Ils réclament pourtant davantage d'outils pour reprendre la main.
Personne n'est le seul responsable, mais chacun tient une partie de la réponse : les plateformes, les créateurs, les marques les marques, l'école, les parents, les professionnels de santé et les pouvoirs publics. Les réseaux sociaux sont devenus des environnements de santé, nous savons identifier cette toxicité invisible et nous connaissons les leviers.
Une génération entière les appelle de ses vœux. C’est un enjeu de santé publique et un enjeu politique. Il est temps d'agir pour prévenir .