Opinion. « Ma sœur, emprisonnée en Tunisie, n’est pas une criminelle : elle doit être libérée », par Affet Bent Mabrouk Mosbah

Affet Bent Mabrouk Mosbah.
DR

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Le 6 mai, Saâdia Mosbah est entrée dans sa troisième année de détention. Elle a 67 ans. Elle souffre d’hypertension et de goutte, divise ses cachets en deux pour ne pas en manquer, s’assoit sur un seau renversé faute de chaise. Elle ne reçoit pas mes courriers – je suis sa sœur. Une codétenue l’a blessée dans son sommeil, après lui avoir rappelé, chaque jour, qu’« aux temps heureux, les Nègres se vendaient aux souks ». La pharmacie carcérale était vide ; on lui a déchiré son drap pour bander son pouce.
Saâdia Mosbah n’est ni une criminelle, ni une trafiquante. Elle est la fondatrice de « Mnemty » – « Mon rêve » hommage au « I Have a Dream » de Martin Luther King. Créée en 2013, son association est à l’origine de la loi organique 50-2018, première loi contre le racisme et les discriminations en Afrique du Nord et dans le monde arabe, votée à la majorité absolue par le Parlement tunisien. En 2023, Antony Blinken lui remettait, aux Nations unies, le prix « Global Anti-Racism Champions Award ». En mai 2024, elle était arrêtée.
Son compte bancaire a été gelé dès son arrestation. Ses biens ont été saisis : une retraite de cheffe de cabine chez Tunisair, sanctuarisée par la loi, son téléphone portable, son ordinateur personnel. Sa maison, heureusement offerte par son père dans les années 1980, servira à éponger les frais de sa condamnation. Son père ? « Je vous donne de l’éducation et un toit. Le reste vous appartient. » Son fils, chef avion dans la même compagnie, a été licencié dès septembre 2024 : « Nous n’avons rien à vous reprocher, mais ce sont les consignes. »
L’accusation officielle : « blanchiment d’argent et enrichissement sans cause ». Aucune preuve n’a jamais été produite. Son procès a été renvoyé deux fois. Le 19 mars, à la veille du 70e anniversaire de l’indépendance tunisienne, elle a été condamnée à huit années d’emprisonnement et à 120.000 dinars [environ 35.000 euros, NDLR] d’amende. Les membres noirs de « Mnemty » ont écopé d’un à trois ans, à une exception près : l’amie de Farès, le fils de Saâdia.
Faut-il indiquer que toute mixité est mal venue désormais ? Tous sont interdits de vote et d’éligibilité. Le juge d’instruction emboîte le pas aux avocats, fait appel pour alourdir la peine. Le verdict est éloquent dans sa géométrie raciale : les associatifs blancs poursuivis dans le même mouvement de répression ont été acquittés. Les noirs, condamnés.
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Pour comprendre cet emprisonnement, il faut nommer ce qui s’est passé le 16 juillet 2023 : la signature d’un accord entre l’Union européenne et la Tunisie. En échange de 230 millions d’euros, Tunis devient le garde-frontière de Lampedusa, de la Côte d’Opale, de Calais. Les arrivées de migrants en Europe ont chuté de 80 % depuis.
La Première ministre italienne [Giorgia Meloni, NDLR] est saluée sur les plateaux comme une visionnaire. À quel prix ? Celui de corps agonisant dans le désert, documentés par Arte et CNN. Celui de marchés aux esclaves ressuscités en Libye. Et celui de l’emprisonnement de ceux qui leur donnaient à boire.
Car c’est là le sens véritable de ce procès : proscrire la solidarité. « Tennes » – Tunis en langue berbère – signifie « le havre ». On y donnait un verre d’eau à qui avait soif. C’est devenu un crime. L’association « Mnemty » n’a pourtant pas arrêté les flux migratoires – preuve en est que les migrants continuent d’affluer depuis l’arrestation de Saâdia. Mais elle nommait le racisme. Elle dérangeait un récit construit pour justifier l’accord.
L’Europe paie. L’Europe se tait. Les droits de l’Homme sont glorieusement défendus intra-muros – pour l’Ukraine, pour le Groenland. Le crime migratoire, lui, s’exporte sur le continent africain. En avril dernier, un député tunisien déclarait, dans le silence des plus hautes autorités : « Nous n’avons pas besoin de violer des Africaines : nous avons des beautés tunisiennes. » Double abjection – la banalisation du racisme et du viol – sans qu’une seule voix officielle, tunisienne ou européenne, s’élève.
Journalistes, avocats, militants, juges, blogueurs : ils sont en prison ou en exil. L’association « Mnemty » – comme d’autres – vient de recevoir la visite d’un huissier pour sa dissolution prochaine. La Tunisie, classée « pays sûr » selon les critères européens, se vide de ses forces vives.
Nous appelons les gouvernements signataires du pacte de 2023 à assumer publiquement leur responsabilité dans cet effondrement. Nous appelons Amnesty International, Human Rights Watch, Euromed et toutes les organisations de défense des droits humains à poursuivre leur bataille pour la libération de Saâdia Mosbah.
La Tunisie est l’Ifriqiya – elle a donné son nom au continent africain. Elle ne peut pas devenir le sous-traitant d’un crime que l’Europe ne veut plus voir sur ses rives. Donner un verre d’eau à qui a soif n’est pas un crime. Emprisonner celle qui le faisait comme tout Tunisien est une honte. L’association « Mnemty » se battait pour les Noirs tunisiens : elle est officieusement accusée de faciliter l’entrée des Subsahariens. Les frontières étant de la responsabilité des États, mais non des citoyens, il n’en est rien. Absolument rien.
Nous demandons la libération immédiate de Saâdia Mosbah, l’annulation de sa condamnation et la fin des poursuites contre les membres de l’association « Mnemty ».