OPINION. « Lettre ouverte à Barack Obama », par le Pr Alain Puisieux, président du Directoire de l’Institut Curie

Pr Alain Puisieux, président du Directoire de l'Institut Curie
LTD/JOEL SAGET/AFP

Pr Alain Puisieux, président du Directoire de l'Institut Curie
LTD/JOEL SAGET/AFP
Monsieur le Président Obama,
Le 20 mai 1921, à la Maison-Blanche, une scientifique franco-polonaise recevait des mains du président Warren Harding un cadeau aussi symbolique que précieux : un gramme de radium. Offert à Marie Curie par le peuple américain, ce geste disait bien davantage qu’un simple soutien matériel à la recherche. Il affirmait une certaine idée des États-Unis, celle d’une nation capable de protéger la science et de soutenir la recherche au-delà des frontières et des intérêts immédiats.
Ce jour-là, la science était célébrée comme un bien commun universel. Elle incarnait une conviction simple et fondatrice : l’avancée des connaissances est le moteur du progrès humain. Les États-Unis se plaçaient alors au cœur de cette ambition, en affirmant une vision où la science libre devenait un choix stratégique et le socle d’une prospérité scientifique, industrielle et économique sans équivalent.
Vous avez vous-même défendu avec constance l’importance de la science et de la recherche, déclarant dès votre élection : « Promouvoir la science, c’est s’assurer que les faits et les preuves ne soient jamais déformés ou obscurcis par la politique ou l’idéologie. (…) La finalité la plus élevée de la science est la recherche du savoir, de la vérité et d’une compréhension toujours plus grande du monde qui nous entoure. Ce sera mon objectif en tant que président des États-Unis. »
Ces mots font écho à ceux de Marie Curie, pour qui : « Toute collectivité civilisée a le devoir impérieux de veiller sur le domaine de la science pure où s’élaborent les idées et les découvertes, d’en protéger et encourager les ouvriers et de leur apporter les concours nécessaires. C’est à ce prix seulement qu’une nation peut grandir ».
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C’est pourquoi, en ce jour anniversaire, je m’adresse à vous. Car cette vision est aujourd’hui menacée.
Aux États-Unis, la science n’est plus seulement contestée : elle est affaiblie et parfois méthodiquement démantelée. Des agences fédérales historiquement chargées de protéger l’environnement et de soutenir les avancées médicales ont vu leurs moyens amputés, leurs missions restreintes, leurs priorités redéfinies selon des lignes politiques explicites. Des mots ont été bannis des appels à projets, des thématiques rendues indésirables, des bases de données publiques supprimées. Des chercheurs ont été placés sous pression, contraints au silence ou à l’autocensure, parfois poussés vers la sortie, non pour des raisons scientifiques, mais idéologiques. Les États-Unis s’érigent ainsi en triste exemple de ces pays qui ont vu, ces dernières années, leur liberté académique se restreindre.
Ces offensives signent une rupture assumée, qui fragilise la capacité même d’une société à se gouverner lucidement. Car affaiblir la science, ce n’est pas seulement ralentir le progrès : c’est ériger la croyance en vérité et transformer l’ignorance en levier politique. C’est aussi s’attaquer à un droit fondamental. L’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme affirme en effet que « toute personne a le droit de prendre part librement à la vie scientifique et de bénéficier du progrès scientifique et de ses applications ». Entraver la recherche, censurer des pans entiers du savoir, intimider celles et ceux qui cherchent, ce n’est donc pas seulement affaiblir une communauté académique : c’est porter atteinte à un droit universel et rompre un pacte fondamental entre connaissance et démocratie.
Dans le même temps, des pans entiers de l’aide internationale historiquement apportée par les États-Unis ont été brutalement interrompus, dont ceux consacrés à la lutte contre les maladies infectieuses, à l’accès aux soins, à la nutrition ou à la prévention des crises sanitaires dans les pays les plus vulnérables, faisant peser un risque humanitaire majeur pour les années à venir.
Pourtant, jamais la recherche scientifique n’a été aussi indispensable. Face aux pandémies, à la crise de l’eau, à l’insécurité alimentaire, à l’aggravation des inégalités, à l’effondrement de la biodiversité et au dérèglement climatique, elle demeure notre meilleure boussole. Non parce qu’elle promet des certitudes absolues, mais parce qu’elle offre ce que nous avons de plus solide : une méthode rigoureuse pour comprendre le réel et agir avec lucidité. Cette conviction traverse l’histoire de la pensée moderne. Émile Zola écrivait ainsi, en 1893, dans Le Docteur Pascal : « L’avenir de l’humanité est dans le progrès de la raison par la science. »
Monsieur le Président, vous avez incarné, pour beaucoup à travers le monde, une Amérique qui faisait confiance à la raison, à l’expertise et au débat éclairé. Cette voix manque aujourd’hui cruellement.
Dans un mois, vous inaugurerez à Chicago le Barack Obama Presidential Center, le plus important centre présidentiel jamais construit aux États-Unis ; un lieu qui ambitionne de changer le monde en s’appuyant notamment sur les jeunes générations. Vous déclariez à ce propos : « Nous construisons ce centre parce que nous croyons qu’il peut répondre à certaines des luttes centrales de notre époque. Il existe des valeurs qui transcendent les origines et les cultures, qui nous font avancer, et il nous incombe à tous, individuellement comme collectivement, de faire en sorte que ces valeurs soient mises en pratique ». La défense de la science et de la recherche est aujourd’hui l’une de ces valeurs essentielles.
À travers cette lettre, et 105 ans jour pour jour après le gramme de radium offert à Marie Curie par les États-Unis, je vous demande, Monsieur le Président, de continuer à entretenir cette flamme d’espoir et de soutien en faveur de la recherche mondiale, et de dédier la première conférence internationale de votre Presidential Center à la protection de la science.
Il est urgent qu’une prise de conscience s’opère, au risque de perdre des décennies de connaissances et de progrès pour l’humanité. Qui mieux que vous, par une voix qui porte au niveau mondial, dans un lieu conçu pour changer le monde, sur le sol américain et dans le contexte actuel, peut porter ce message ?
L’histoire retiendra que la science a toujours survécu aux pressions, aux idéologies et aux peurs. Mais elle retiendra aussi qui a tenté de la faire taire et qui a choisi de la défendre.