William Klein aux Rencontres d'Arles : l'artiste qui avait anticipé l'ère des fake news et de Donald Trump

Antonia + Simone + Barber Shop, New York, Etats-Unis, 1961.
LTD / William Klein

Antonia + Simone + Barber Shop, New York, Etats-Unis, 1961.
LTD / William Klein
Il fut tour à tour peintre, photographe et cinéaste génial, compagnon de route de la Nouvelle Vague. Surtout il a su décrypter toute la mécanique de l’information et des enjeux de pouvoir liés à la télévision, aux magazines et à la presse de boulevard dès les années 1950, parfait équivalent de la saturation numérique, des fake news et des réseaux sociaux actuels. L’exposition qui ouvre lundi à la chapelle du Museon Arlaten, dans le cadre des Rencontres d’Arles (du 6 juillet au 4 octobre), illustre justement la conscience aiguë qu’avait William Klein de la manipulation médiatique.
Parmi les documents rares dénichés par la commissaire Raphaëlle Stopin figurent des planches originales de la maquette de son livre Life is Good and Good for You in New York (1956) qui lui a valu le prestigieux prix Nadar et lancé sa carrière.
« Un livre dans lequel il mélange plusieurs registres photographiques empruntés à la culture populaire, de l’esthétique du tabloïd à l’album de famille, dans une sorte de collage stylistique très inattendu », souligne la commissaire.

« L’exposition associe les différents médias utilisés par William Klein et met en évidence l’acuité du regard qu’il portait sur la société moderne, particulièrement sur la société du spectacle naissante et l’asservissement qu’elle générerait bientôt. Si les États-Unis sont le laboratoire de notre futur, alors lui, l’Américain exilé, en est un observateur de choix », poursuit-elle.
Car c’est vers son pays d’origine que l’artiste a systématiquement pointé son objectif pour rendre compte d’un monde polarisé. « Bien qu’il ait choisi de s’installer à Paris, les États-Unis, avec lesquels il entretient une sorte de relation amour-haine, sont demeurés au cœur de sa réflexion et de son œuvre », insiste Raphaëlle Stopin.
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Après une première salle consacrée à New York, l’exposition d’Arles se poursuit dans les trois petits espaces réservés chacun à un des films majeurs de Klein, dans lesquels la critique de l’impérialisme américain prend toute sa dimension prophétique : Muhammad Ali the Greatest (1974), Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? (1966) et surtout Mister Freedom (1969), dans lequel William Klein crée une fable ubuesque inspirée des comics, sorte d’écho glaçant à l’ère du Trumpisme.
« Face à un public insensibilisé, capable de regarder la guerre du Vietnam en direct à la télévision tout en dînant, Klein estimait que le documentaire classique avait perdu son pouvoir », relève Raphaëlle Stopin.
« Il a donc poussé jusqu’à l’absurde le langage des comics et des super-héros, sa rhétorique du bien qui justifie une extrême violence au nom de la liberté. Il a anticipé par là la désinhibition totale du discours trumpiste, où la réalité et la farce sinistre ont achevé de se confondre. »
Cette clairvoyance s’étendait également à la société de consommation et au monde de la mode dans son film le plus connu, Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? (1966). William Klein y critique ouvertement la « fashion », utilisant les propres outils de l’industrie pour mieux la dynamiter, avec d’autant plus de justesse qu’il en était un acteur de l’intérieur en tant que photographe majeur de Vogue.
Il a été un des tout premiers à refuser le confort des studios, préférant jeter ses mannequins dans le tumulte de la rue pour provoquer le réel, en shootant de loin au téléobjectif. Ce besoin de provoquer et de décloisonner la mode tire son origine de la formation de William Klein, lorsqu’il était élève du peintre Fernand Léger.
Klein a d’ailleurs commencé la photo sans appareil, en travaillant uniquement dans les chambres noires, en créant des formes et en jouant avec la lumière. Ce sont ces mêmes motifs qu’il a ensuite mêlés à ses clichés en surimpression, ou en « gribouillant » directement sur les tirages de négatif comme sur ses « contacts peints ».
« Par ce procédé amorcé à la fin des années 1980, William Klein a détourné l’habitude qu’avaient les directeurs photo d’entourer au marqueur les clichés qu’ils retenaient pour les magazines », précise Adélie de Ipanema, directrice de Polka.

Cette astuce a permis ensuite de ressortir des images de son film Muhammad Ali the Greatest (1974), alors qu’il avait très peu de photos du boxeur, en fusionnant ainsi ses trois disciplines de prédilection : peinture, photo et cinéma. Et si c’était finalement lui, William Klein, « the greatest », le plus grand ?
4 photos emblématiques vues par la revue « Polka »
Ce cliché casse les codes de la photo de l’époque qui étaient plutôt humanistes, géométriques et esthétiques à la Cartier-Bresson en provoquant cet enfant qui s’amusait gentiment avec un pistolet jouet. Il excite le gamin pour obtenir cette puissance dans le regard qu’il n’avait pas deux minutes avant. Klein cherchait toujours à créer un moment. Cette photo est tirée de son livre Life is Good and Good for You in New York (1956), publié en France parce qu’il avait été jugé vulgaire par les éditeurs américains, tout comme l’image criarde Wings of the Hawk, 42nd Street, New York, 1955, cette devanture d’un théâtre de Times Square dont les lumières se reflètent sur un capot de voiture.
Quant à Antonia + Simone + Barbershop, New York, 1961 (en haut, à droite), c’est une photo de mode de rue, réalisé pour Vogue, telle que William Klein les aimait. C’est aussi la couverture du magazine Polka n° 5, la première que nous avons faite avec Klein en 2009. Enfin, la photo Anouk Aimée, Paris, 1961 (en haut à gauche) reprend Smoke + Veil, Paris, 1958, qui avait un peu choqué à l’époque parce que la femme fumait et ne portait pas de gants. C’est cette même image que William Klein a reproduite ensuite avec Serge Gainsbourg maquillé, en 1984, pour la pochette de son album Love on the Beat.
« Un homme volontiers provocateur »
Par Adélie de Ipanema, cofondatrice et directrice de Polka
La cofondatrice et directrice de la galerie et de la revue Polka, Adélie de Ipanema, raconte « son » William Klein et décrypte quatre clichés.
« Notre première rencontre avec William Klein a eu lieu en 2008, un an après la création de la galerie et du magazine Polka cofondés avec mon père, Alain Genestar. Nous avons été présentés par le photographe Marc Riboud qui était un de ses bons amis, et William Klein s’est assez vite reconnu dans notre “concept Polka” qui s’affranchissait des codes habituels des galeries et des magazines. Comme pour ses photos, il aimait bien ce qui sortait du cadre. C’était un homme imposant et volontiers provocateur, jouant de son accent américain. D’abord il ne disait rien, il attendait une sorte de déclic dans la conversation. Travailler avec lui relevait du challenge parce qu’il aimait bien bousculer ses interlocuteurs, mais sa vision artistique s’avérait toujours juste, transformant les confrontations en dialogues exceptionnels. Lorsqu’il donnait rendez-vous, la seule chose qu’il fallait savoir, c’est s’il y avait du foot ou du tennis à la télé, parce qu’il adorait le sport, et même si on était dans son salon il ne nous adressait pas la parole avant la fin du match. »