A quoi ça tient l’Histoire, à quoi ça tient la tragédie… À rien, un cliché sépia qui serre le cœur et bouscule la mémoire. C’est la fin de l’été 1939 dans le jardin de la villa Ene Etxea, à Hendaye. Ils sont quatre, sages comme cette image. Irène Némirovsky, Michel Epstein et leurs deux filles, Denise et Élisabeth, profitent de leurs dernières heures de soleil et de paix. Bientôt, ce sera la guerre, puis le statut des juifs, la déportation et la mort programmée. Mais en ce jour encore préservé, Irène Némirovsky, dont les écrits et la correspondance prouvent qu’elle pressentait les désastres à venir, n’a qu’un pas à faire, prendre un bateau, un train, passer la frontière vers l’Espagne pour se mettre, avec les siens, à l’abri. Elle y pense sans doute ; et puis elle oublie.
Une vie entière ne suffirait pas à comprendre cet oubli, cette absence. Ce retour à Paris loin des ultimes feux du Pays basque, ce dernier refuge à Issy-l’Évêque en Saône-et-Loire et puis la nuit, Pithiviers, Birkenau… Rideau.
Le temps qui passe alors met du temps à passer. Soixante ans, 2004. Nous sommes à Toulouse, dans la plus grande librairie de la ville, Ombres blanches, où Myriam Anissimov vient présenter la monumentale biographie qu’elle vient de consacrer à Romain Gary. Dans le public venu l’écouter, une dame aux cheveux blancs, alerte septuagénaire tout de même. Elle se nomme Denise Epstein. Bibliothécaire à la retraite, elle se présente auprès de la biographe comme étant la fille d’Irène Némirovsky (mais aussi la sœur aînée de la romancière, traductrice et éditrice Élisabeth Gille, disparue près de huit ans auparavant) et ne tarde pas à révéler à son interlocutrice être en possession d’un manuscrit inédit et substantiel de sa mère, précieusement conservé depuis la guerre dans une simple valise en cuir qui l’a suivie dans toutes ses pérégrinations d’enfant cachée après la disparition de ses parents, puis durant sa vie de femme.