Yves-Marie Péréon : « Le don du silence de George Washington est une leçon pour aujourd’hui »

Portrait de l'écrivain Yves-Marie Péréon, historien et biographe de Franklin D. Roosevelt.
LTD / François Bouchon / Figarophoto

Portrait de l'écrivain Yves-Marie Péréon, historien et biographe de Franklin D. Roosevelt.
LTD / François Bouchon / Figarophoto
ll a sa tête sur les pièces de la monnaie la plus puissante du monde et son visage dessiné dans la pierre. Homme sage – jusqu’à l’ennui, selon Stendhal–, George Washington demeure une figure tutélaire. À l’heure du trumpisme, la biographie que l’historien Yves-Marie Péréon lui consacre est d’autant plus éclairante. Le premier président des États-Unis parlait peu, et pour cause : il avait perdu toutes ses dents et portait un appareil fait de fragments de défense d’hippopotame qui menaçaient de tomber et lui dessinait ce bas du visage si particulier !
Aristocrate, fermier opulent, il mène la guerre contre la couronne britannique puis se retire pour ensuite revenir en politique, élu président à l’unanimité par ses pairs, pour deux mandats.
« De tous les grands hommes, il a été le plus vertueux et le plus heureux », écrivit Guizot à son propos. George Washington était en effet grand pour son époque (plus de 1,80 mètre !). Élégant, il aimait la danse et le théâtre. Et si le mythe devenait modèle à suivre, voire un antidote ?
Un homme de peu de mots, d’une grande moralité, admiré par Chateaubriand, La Fayette… Le premier président des États-Unis est-il le miroir inversé de l’actuel?Washington est très conscient de la portée politique de ses actes et de ses paroles. Il a le don du silence et fait forte impression sur ses contemporains, comme La Fayette. Sa dignité, son respect des normes constitutionnelles et des limites de son pouvoir tranchent, en effet, avec les outrances de l’actuel président ! C’est une leçon pour aujourd’hui.
Loin d’être un va-t-en-guerre, il n’est pas tout de suite convaincu de la nécessité de l’indépendance. Qu’est ce qui le fait changer ?
Le jeune Washington a combattu pour le roi d’Angleterre pendant la guerre de Sept Ans. Lorsque fermente la révolte des colonies, il est devenu un notable dont les intérêts sont menacés par la politique de la couronne. Comme beaucoup d’Anglais d’Amérique, il est attaché aux « libertés » dont ils estiment bénéficier au même titre que ceux de la métropole. Ce n’est que graduellement qu’il se résout à prendre les armes pour défendre ces libertés, puis à franchir le pas de l’indépendance.
Est-ce un grand militaire ?
Non, il ne passe pas pour un grand capitaine et la victoire finale contre la Grande-Bretagne doit beaucoup aux Français ! Mais il forge une armée à partir de volontaires sans expérience, aux origines disparates, et maintient son unité pendant une guerre éprouvante. Avec le Congrès continental, cette armée est l’incarnation de la jeune nation.
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Il remet son commandement après la guerre. Est-ce ce qui fonde son autorité morale ?Ils étaient nombreux à s’attendre alors à ce que le commandant en chef confisque la liberté chèrement gagnée par les rebelles – ils pensent à Cromwell au siècle précédent. Son geste désintéressé, inspiré par l’exemple de Cincinnatus, lui donne un crédit immense : quelques années plus tard, ses concitoyens se tourneront vers lui pour exercer les fonctions de président des États-Unis.
Sur quoi s’est-il appuyé pour construire la fonction présidentielle américaine ?Washington entend respecter la lettre et l’esprit de la Constitution. Il s’appuie sur une petite équipe qui constitue le premier « cabinet présidentiel » ; collectivement, ils établissent une série de précédents et façonnent ainsi l’exercice du pouvoir exécutif.
Il invente aussi la politique étrangère américaine. Qu’en reste-t-il ?
Avec l’aide du secrétaire d’État Jefferson, Washington crée la diplomatie américaine. Il fait face aux tensions provoquées par la guerre entre la Grande-Bretagne, ancienne métropole, et la France, ancienne alliée. Dans son « discours d’adieu » de 1796, il met en garde ses concitoyens contre les alliances étrangères – c’est un texte fondateur de ce que l’on appellera « l’isolationnisme ».
Quid des Amérindiens et de son rapport à l’esclavage ?
Washington est devenu riche grâce au travail de ses esclaves et à la spéculation foncière sur les « terres indiennes ». Il a mené une guerre sans pitié contre les Amérindiens alliés aux Britanniques. Devenu président, il est prêt à reconnaître, par des traités, certains droits aux nations amérindiennes, mais à la condition qu’elles adoptent le mode de vie des Américains.
Quant à l’esclavage, s’il est juste de dire que son attitude a évolué, il a toujours privilégié le maintien de l’union entre les États à l’abolition – à supposer qu’il l’ait jugée souhaitable. Parmi les pères fondateurs qui possédaient des esclaves, il est cependant le seul qui les ait affranchis dans son testament, avec certes de nombreuses restrictions.
Demeure-t-il « le premier des Américains » ?
L’image de Washington est omniprésente aux États-Unis ; la capitale fédérale porte encore son nom. Figure tutélaire, il reste pour l’histoire le « premier président », celui au regard duquel ses successeurs ont été ou seront jugés.