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Dominique Reynié, politologue, directeur de la Fondation pour l’innovation politique : « La société n’a pas demandé la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté »

Photo de La Tribune Dimanche - Rédaction

Propos recueillis par Carole Barjon

Publié le 15 février 2026 à 07:15

Dominique Reynié, directeur général du think tank Fondapol, à Paris, le 22 février 2022.

Dominique Reynié, directeur général du think tank Fondapol, à Paris, le 22 février 2022.

LTD/Photo12 via AFP - Damien Grenon/Photo12 - DAMIEN GRENON

La Tribune Dimanche

N146 ● 19 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ENTRETIEN – Alors que les débats sur la loi sur la fin de vie reprennent demain à l’Assemblée nationale, le professeur à Sciences Po Paris, qui publie le 5 mars un essai, « Accompagner ou provoquer la mort » (L’Observatoire), explique pourquoi il y est hostile.

LA TRIBUNE DIMANCHE – D’après un sondage OpinionWay effectué pour votre fondation et dévoilé en janvier, une majorité de Français sont contre l’euthanasie et le suicide assisté. Comment s’explique le décalage entre les résultats de votre étude et ceux d’autres instituts concluant que l’opinion y est favorable ?
DOMINIQUE REYNIÉ – Cela tient à notre méthode. Dans les autres sondages, les questions étaient saturées d’adjectifs (souffrances atroces, etc.) qui suscitaient forcément la compassion et amenaient une réponse en faveur de l’euthanasie. Surtout, et c’est l’essentiel, ils ne proposaient aucune alternative à l’euthanasie, comme un accompagnement en soins palliatifs.

Enfin, nous avons tenu compte du nombre de « sans réponse » (très élevé, 13 à 14 %), qui peut signifier « j’ai besoin de réfléchir », ce qui est très différent de « sans opinion ». Dans notre enquête, il y avait trois options de réponse possibles. La question structurante est nettement celle des soins palliatifs. La majorité des personnes interrogées estime que le législateur devrait respecter un ordre : d’abord mettre en place les structures nécessaires en soins palliatifs partout sur le territoire et, dans un deuxième temps, envisager de proposer l’euthanasie ou le suicide assisté.

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Si cette proposition de loi était adoptée, 52 % redoutent qu’elle ne s’applique d’abord aux plus vulnérables physiquement et psychologiquement, ainsi qu’aux plus pauvres…
Les gens font spontanément la relation entre la paupérisation de notre système social et la légalisation de l’euthanasie. Selon eux, la protection sociale sera de plus en plus réservée à ceux qui en auront les moyens. Ce risque existe en effet. En 2023, en Belgique, une femme atteinte du syndrome héréditaire d’Ehlers Danlos a été jugée éligible à l’euthanasie alors qu’elle n’avait pas pu percevoir une meilleure allocation pour vivre dignement.

Une autre, atteinte du même syndrome, a demandé l’euthanasie pour des raisons similaires. Au Canada, 17 % des 16.500 personnes euthanasiées en 2024 souffraient d’une grande solitude. L’euthanasie y a remplacé pour partie la déficience du système de solidarité : même les assurances privées refusent de prendre en charge ce type de soins lourds.

52 % de Français craignent donc que cette loi ne serve, à terme, à faire des économies budgétaires ?
Absolument. 77 % ont peur que les « majeurs protégés » (adultes sous tutelle qui ne disposent plus de leur autonomie intellectuelle ou physique) n’en pâtissent en premier. Ces 77 % estiment que si un majeur protégé veut recourir à l’euthanasie ou au suicide assisté, l’avis du personnel médical qui le suit habituellement devrait être obligatoire. Cette protection-là ne figure pas aujourd’hui dans la proposition de loi.

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Il est donc étonnant que l’amendement qui visait à exclure les majeurs protégés du champ d’application de cette loi ait été rejeté par les députés lors de la deuxième lecture du texte, de même que ceux qui visaient à créer un délit d’incitation à l’euthanasie ou au suicide assisté. En revanche le « délit d’entrave » punissant les personnes qui s’opposeraient à la mise en œuvre d’une euthanasie (proches, associations ou cultes), qui avait été supprimé par le Sénat, a été rétabli. Et la clause de conscience ne pourra pas être invoquée par les établissements hospitaliers, y compris confessionnels. 

L’hostilité de la gauche s’explique aisément : elle a conscience des menaces que la légalisation de l’euthanasie fait peser sur l’État-providence.

La droite, les catholiques, les juifs et les musulmans y sont majoritairement opposés. Mais aussi 55 % des gens proches de La France insoumise. N’est-ce pas étonnant ?
Il faut préciser que 33 % seulement y sont favorables (9 % sans réponse). Mais il n’y a pas que les sympathisants LFI. Les proches du Parti communiste sont contre à 54 % (35 % pour), ceux du Parti socialiste sont aussi contre à 52 % (38 % pour) et même ceux de Lutte ouvrière et du NPA ! Même les macronistes sont plus nombreux à rejeter ce texte (49 %) qu’à le soutenir (43 %), de même que les Écologistes.

L’hostilité de la gauche s’explique aisément : elle a conscience des menaces que la légalisation de l’euthanasie fait peser sur l’État-providence. Elle redoute une rupture avec le modèle social français fondé sur la solidarité et le soin. Elle craint que cette loi ne conduise à une individualisation, impitoyable et irréversible, de la prise en charge de la fin de vie. Bref, à la fin du pacte social et républicain.

Vous utilisez systématiquement les mots d’euthanasie et de suicide assisté alors que la proposition de loi parle d’« aide à mourir ». Pourquoi ?
Les députés doivent assumer leurs responsabilités. Si nul n’est censé ignorer la loi, c’est à condition de savoir précisément de quoi il s’agit. Cela suppose d’appeler les choses par leur nom. Or le rapporteur Olivier Falorni a expliqué, je le cite, ne pas vouloir employer le terme d’euthanasie car il « a été souillé par l’Histoire, par l’usage qu’en a fait le régime nazi » en « extermin[ant] les personnes porteuses d’un handicap » et que « cela crée une connotation ». Mais c’est le fait d’euthanasier, c’est-à-dire de donner la mort, qui souille la médecine et brise le contrat social. La mort n’étant pas un soin pour celui qui meurt, cela implique qu’elle peut soulager la société. C’est une pratique eugéniste.

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OPINION. « Le report sine die du débat sur la fin de vie est inacceptable », par « Les 184 », membres de la convention citoyenne sur la fin de vie

Estimez-vous qu’il faudrait un référendum sur ce sujet ?
Oui, car ce projet ébranlera les fondations de notre droit pénal, du droit social et médical. Il faut rappeler qu’aujourd’hui le fait de ne pas sauver quelqu’un qui veut se suicider est un délit. Cette loi signifierait donc un changement de philosophie et un changement de notre système juridico-politique. Pour un bouleversement de cette ampleur, on ne peut pas se contenter d’une loi émanant d’une Assemblée nationale dépourvue de majorité. Il faudrait en effet consulter le peuple français. 

Si l’on s’en tient aux résultats de votre étude, Emmanuel Macron devrait plutôt s’en garder...
La sagesse serait de comprendre que la société n’a pas demandé la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, réclamée par des associations militantes et une minorité de citoyens, et donc de suspendre l’examen de cette proposition de loi. 

Propos recueillis par Carole Barjon

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