L’inquiétude silencieuse ne fait pas une révolte. La chronique d’Apolline de Malherbe

Retrouvez la chronique d'Apolline de Malherbe.
LTD/CHRISTOPHE MEIREIS/ABACAPRESS

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En 2018, au début de la crise des Gilets jaunes, le gazole coûtait en moyenne 1,45 euro le litre. Il est aujourd’hui autour de 2 euros. Et cette question : pourquoi ceux qui se révoltaient hier restent-ils chez eux aujourd’hui alors que la situation est pire et que la hausse a été plus brusque et plus rapide ?
En 2018, dans une situation déjà difficile pour de nombreux Français, ce n’est pas le prix du carburant en soi qui avait fait descendre les Français sur les ronds-points, c’était la décision politique d’y ajouter une taxe, la taxe carbone. Cette taxe carbone avait été la taxe de trop. Le signal que les politiques ne les comprenaient pas, eux les Français de la route, qui avaient besoin de leur voiture pour aller travailler, emmener les enfants à l’école, faire les courses.
Le 22 avril, Lucie m’a appelée depuis l’Aube. Elle est agent immobilier pour toute la région de Troyes. Sébastien Lecornu a annoncé la veille ses aides ciblées, agriculteurs, pêcheurs, transporteurs, et ceux qui roulent 30 kilomètres par jour et gagnent moins de 17.000 euros net par an. On entend à sa voix qu’elle est découragée.
Lucie fait 100 kilomètres par jour. Mais elle ne touchera aucune aide. « Pourquoi ? Parce que je suis mariée, deux enfants, on entre jamais dans les critères ! Quand on entend les critères : 30 kilomètres pour être un gros rouleur… moi, j’en fais 100 par jour ! Je fais un plein par semaine minimum. Donc ça me fait 20 euros de plus par semaine, 80 euros de plus par mois. On gagne pas trop mal notre vie, et c’est le paradoxe : on paye de plus en plus. » Lucie répète ce qui devient un refrain : elle gagne « trop pour être aidée, pas assez pour [s]’en sortir vraiment ». Lucie aurait pu être Gilet jaune. Mais aujourd’hui elle bosse, se résigne, partira moins en vacances.
Gérard Larcher, que je recevais cette semaine, estime que les Français sont « paralysés » par l’angoisse et l’incertitude. Il parle d’une « attente inquiète » pour qualifier leur sentiment. L’inquiétude est silencieuse, elle ne fait pas une révolte ; la colère, oui.
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La figure des Gilets jaunes Jérôme Rodrigues me résume ainsi la situation : « Les uns attendent les autres, les autres attendent les uns… On peut s’attendre longtemps ! » Il parle d’une frustration immense qui demeure, pourtant. Des services publics défaillants, avec des signaux d’un abandon des espaces ruraux, là où vivent des « Français de la route ». Il y a eu la fermeture des bureaux de poste. Désormais, ce qui revient c’est la suppression des distributeurs de billets. Un signal qui n’a rien d’anodin : l’impression de ne plus pouvoir récupérer son argent. C’est très concret, presque palpable.
Mais la frustration ne fait pas une révolution. Et cette fois-ci ce n’est pas une taxe, c’est une guerre. Une guerre lointaine. Et puis il y a le calendrier. Dans moins d’un an, ce sera l’élection présidentielle. On n’est pas en début de quinquennat, comme pour les Gilets jaunes, ce qui renforçait le sentiment d’impuissance. Le moment plaide pour la patience : dans un an, les Français pourront choisir. D’ici là, ils attendent et se résignent.
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