Patrick Bruel : le temps médiatique, le temps judiciaire. L’édito de Bruno Jeudy

Découvrez l'édito de Bruno Jeudy.
LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI

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LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI
Il arrive qu’une chanson revienne comme un boomerang dans l’actualité. Qui a le droit…, ce tube mélancolique qui a accompagné plusieurs générations, résonne aujourd’hui d’une manière tragiquement ironique pour Patrick Bruel. Qui a le droit de continuer à monter sur scène quand des accusations aussi graves s’accumulent ? Qui a le droit de juger avant la justice ? Qui a le droit, enfin, de transformer un retentissant fait divers en enjeu politique ?
En quelques jours, l’affaire Bruel a changé de nature. Elle n’appartient plus seulement au monde du spectacle ni même au champ judiciaire. Elle est devenue un sujet politique, moral, sociétal. Dès qu’une figure populaire vacille, la politique s’en saisit. Marine Le Pen se dit « choquée ». Édouard Philippe explique qu’il n’irait pas voir le chanteur. Chacun prend position. Et chacun ne parle pas obligatoirement à son camp.
Le choc est immense. Patrick Bruel accompagne les Français depuis quarante ans. Ses chansons et ses films appartiennent à une mémoire collective. Le voir aujourd’hui visé par treize plaintes pour violences sexuelles et viols, après les enquêtes publiées par Mediapart et Elle, provoque un trouble profond. D’autant que l’artiste s’apprête à repartir sur les routes – déjà 145.000 billets de vendus. Le symbole est cruel : cette tournée anniversaire s’intitule Alors regarde 35.
Alors la société regarde. Les maires de Paris, Marseille, Nantes, Nancy expriment leurs réserves. L’édile de Brest a trouvé les mots justes : « La décence [commande] de se mettre en retrait le temps que les affaires qui le visent soient jugées. » Tout est là. La décence. Pas la condamnation. Pas l’interdiction. Simplement cette idée qu’il existe, au-dessus du droit strict, une responsabilité morale.
Car l’affaire Bruel met en lumière une contradiction devenue centrale : l’affrontement entre le temps médiatique et le temps judiciaire. Le premier est immédiat. Sans les enquêtes journalistiques, combien de victimes seraient restées enfermées dans le silence ? Mais le second est nécessairement lent. Une plainte, une enquête, une instruction, un procès : cela prend des années.
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Cet entre-deux est inconfortable. Pourtant, il faut l’accepter. Parce qu’une démocratie mature doit tenir ensemble deux exigences également fondamentales : la libération de la parole des femmes et la présomption d’innocence. Depuis MeToo, notre société a changé. Définitivement. Et heureusement. Mais cette conquête serait fragilisée si elle débouchait sur une justice expéditive. Une démocratie ne peut remplacer le tribunal par l’emballement collectif.
C’est pourquoi la responsabilité de Patrick Bruel dépasse désormais sa seule défense judiciaire. L’État ne peut pas suspendre une tournée. Les maires n’en ont pas le pouvoir. Mais l’artiste conserve une liberté : celle du discernement. Continuer légalement n’interdit pas de s’interroger moralement.
Cette affaire pose une question simple : que doit un homme public à l’exemplarité quand le doute devient massif ? Montaigne y répondait déjà : « Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la connaissance de son devoir. » Une phrase ancienne pour un débat brûlant. Une affaire de conscience.