ENTRETIEN — L’auteur de l’enquête choc sortie dans « Libération » en 2024 publie un livre qui revient sur les accusations portées par Inès Chatin contre des figures de l’intelligentsia parisienne.LA TRIBUNE DIMANCHE — Qui sont « les hommes de la rue du Bac »?
WILLY LE DEVIN — Selon le témoignage d’Inès Chatin, ce sont des hommes qui ont habillé des pratiques sexuelles criminelles sous le vernis de l’intellectualité et de références gréco-romaines, prônant un mode d’éducation des enfants par la sexualité. Elle désigne son père adoptif, Jean-François Lemaire, médecin, ses amis éditorialistes Jean-François Revel et Claude Imbert, décédés, l’avocat François Gibault et l’écrivain Gabriel Matzneff, toujours vivants.
Ces hommes étaient puissants dans les années 1970 et 1980 dans les domaines médiatique, littéraire, judiciaire et même politique. Leur réseau s’est mobilisé quand ce fut nécessaire. Par exemple, quand Lemaire est condamné dans l’affaire de Cœur Assistance, pour obtenir l’effacement de son casier judiciaire. Ils cochent toutes les cases d’une microsociété fermée dans laquelle les enfants sont des objets.
Quelles sont les preuves qui vous ont convaincu de la véracité des faits dénoncés ?
D’abord, le témoignage d’Inès Chatin. Mais c’est incomplet, comme les récits d’enfants le sont toujours quand il s’agit de viols commis, dans son cas, de ses 4 à 13 ans, de 1977 à 1987. La preuve matérielle n’existe pas dans la plupart des dossiers de pédocriminalité. En revanche, il y a un faisceau d’indices probants sur l’amitié entre ces hommes et sur leurs « penchants ».
On les retrouve ensemble à plusieurs reprises dans des lieux et des cénacles identifiés. Ils ont des références similaires, notamment le marquis de Sade. Il y a aussi, c’est important, les écrits de ces hommes, ce qu’ils revendiquent et défendent. Autre indice important : l’adoption irrégulière, voir délictuelle, d’Inès Chatin par Jean-François Lemaire, qui est prouvée par des traces administratives.