OPINION. « Qu’en aurait dit Badinter ? », par Jean-Noël Jeanneney, historien

Jean-Noel Jeanneney revient, dans cet hommage, sur le parcours de Robert Badinter.
LTD/Philippe Matsas/Leextra/opale

Jean-Noel Jeanneney revient, dans cet hommage, sur le parcours de Robert Badinter.
LTD/Philippe Matsas/Leextra/opale
Fer guinéen : 6 mois après ses premières expéditions vers la Chine, Simandou monte en puissance
« Nous pensions être face à une crise conjoncturelle. Elle est devenue structurelle » : Lavazza pris dans la tempête du marché du café
Alice Taglioni, actrice et pianiste : « J’aurais adoré faire partie d’une bande de copines, mais on me renvoyait sans cesse à ma singularité »
« 2026 pourrait être la pire année depuis 2013 » : le pouvoir d'achat des Français va souffrir
Engie va supprimer environ 1 000 postes dans ses fonctions support d’ici à 2028
Sabah Abouessalam-Morin : « À Edgar Morin, l’homme de ma vie »
Robert Badinter vint un jour à la Bibliothèque nationale de France pour y faire don d’un manuscrit sans pareil : celui qui portait, rédigé de sa main, le discours prononcé par lui, garde des Sceaux, pour demander à l’Assemblée nationale, le 17 septembre 1981, la suppression de la peine de mort. Quand je l’accueillis, j’éprouvai un sentiment sans pareil : quelque chose comme un bonheur moral et civique.
Ce document était voué à incarner pour toujours, conservé en ce lieu patrimonial, la façon dont avait pu se ramasser, en un instant lumineux, la grandeur d’une vie. Les circonstances politiques, l’accession à la tête de l’État de François Mitterrand, résolu contre une majorité de l’opinion à franchir ce pas, avaient servi cet aboutissement. Mais il y avait fallu, indispensable, chez Robert Badinter, la longue durée d’une détermination, d’une lucidité et d’une vaillance.
Au demeurant, ce ne serait pas faire justice à sa trace que de concentrer sa mémoire sur ce seul événement splendide. Quand il combattit la hideur de l’homophobie et de l’antisémitisme, il était dans la même ligne droite. Quand il s’efforça de donner aux occupants de nos prisons la dignité de citoyens que, par-delà la peine infligée pour leurs délits ou pour leurs crimes, ces derniers devaient conserver, il se situait au plus haut de la doctrine républicaine.
Celles et ceux qui ont eu le privilège de son amitié (et qui fut plus fidèle que lui ?) pourront témoigner que la vigueur de sa pensée et de son action s’est enrichie constamment de multiples affluents. Au cœur de son analyse des conjonctures politiques successives, françaises ou étrangères, qu’il scruta passionnément jusqu’au bout, le passé proche ou lointain lui était toujours un fanal. Dans son bureau de président du Conseil constitutionnel comme dans son intérieur flamboyaient sur les murs les documents qui renvoyaient aux principes, aux élans et aux sursauts de notre grande Révolution – une source où il ne cessa jamais de s’abreuver.
Le Condorcet qu’il signa, en connivence avec la haute compétence de celle qui partageait sa vie, en demeure une démonstration magnifique. Quand il parlait du Sénat, où il passa des années heureuses, écouté et admiré, il choisissait de saluer le meilleur de l’institution : la sagesse d’une réflexion distanciée par rapport aux tumultes immédiats de la vie publique.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Il ne concevait pas de priver les rigueurs du droit, dont il fut un interprète rigoureux et un gardien sourcilleux, qu’il servit comme avocat et comme professeur, des éclairages plus mouvants de la littérature. Cette rencontre n’est pas rare chez les plus avisés des juristes. Pour sa part, il en faisait un principe.
Son écriture était belle, et un large public l’a saluée, de livre en livre. Son goût passionné du théâtre, entrelacé avec l’Histoire, a occupé une place importante dans sa vie : il aurait aimé que l’on redonnât dans l’avenir, et il faudra le faire, ses pièces sur la scène. On gage qu’elles dureront. Pour l’opéra, il composa le livret qui le fit célébrer le Claude Gueux de l’immense Victor Hugo – celui de l’abolition, justement… – qu’il vénérait à si bon escient.
Il avait connu, dans son jeune âge, le malheur absolu : la déportation et l’assassinat de son père par le nazisme. Il parlait de lui et des siens selon un mélange de fidélité et de pudeur. Mais, par-delà l’inextinguible douleur, il y puisa toujours une énergie pour un optimisme de l’action. Sans rien oublier jamais, mais sans se refuser à penser que la barbarie ne pourrait pas être, pour un temps au moins, refoulée. Et que ce combat-là méritait que l’on vécût.
À lire également
C’est une hygiène féconde d’admirer. Il n’est peut-être pas d’hommage plus fervent que de se dire que dans toutes les occurrences, si nombreuses, où la démocratie trébuche et s’interroge, au détour de ses cahots et de ses angoisses, on se demandera désormais : « Qu’en aurait dit Badinter ? » Il est vivant.
Courbet, Rembrandt, Monet, De Vinci... Quand les artistes explorent l'art de l'autoportrait
Olivier Faure, une « pré-primaire » pour contraindre Glucksmann. La chronique politique de Pierre Lepelletier
Présidentielle 2027 : Dominique de Villepin soigne sa gauche
Ces macronistes bientôt arrimés à Pécresse