« J’aimerais que Waspito soit utilisé par plus de 100 millions d’Africains », Jean Lobe Lobe, fondateur

L’aventure de Jean Lobe Lobe a commencé aven un premier financement de 150 000 euros du fond Orange Venture Africa.
Waspito
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La Tribune Now - Actualités et analyses

L’aventure de Jean Lobe Lobe a commencé aven un premier financement de 150 000 euros du fond Orange Venture Africa.
Waspito
Jean Lobe Lobe est le fondateur de Waspito, une startup camerounaise spécialisée dans la santé (HealthTech). Basée à Douala, elle regroupe l’ensemble de l’écosystème des soins de santé sur son application (médecins, laboratoire d’analyses, pharmacie, etc). La start-up propose aussi à ses utilisateurs la commande et la livraison à domicile de leur prescription pharmaceutique sur sa plateforme. Waspito est né d’un drame, celui d’un fils confronté à l’impuissance face à la maladie et au décès de son père. Elle revendique aujourd’hui plus de 15 000 patients suivis au Cameroun et en Côte d’Ivoire, une extension à de nouveaux marchés africains en perspectives.
En 2020, date de lancement officielle de ses activités, Waspito s’est illustré lors du MEA Seed Challenge et a obtenu un financement de 150 000 euros du fond Orange Venture Africa. Ce premier investissement reçu a grandement contribué à la croissance de l’entreprise tech qui veut révolutionner la télémédecine en Afrique.
Jeune, Jean Lobe Lobe ne se projetait pas vraiment dans le secteur de la santé même si son père le voyait médecin. Lui se passionnait davantage pour la musique, au point de s’imaginer volontiers derrière des platines de DJ que dans une blouse blanche. Le système de santé, à cette époque, n’était pour Jean Lobe Lobe qu’un décor familier, celui que tout le monde connaît à distance, quand il faut consulter parce qu’on est malade. Rien de plus.
Puis la vie l’a brutalement mis à l’épreuve. Son père traverse une situation critique. Il faut trouver un cardiologue, vite. Jean Lobe Lobe n’est pas médecin, ne connaît pas les bons spécialistes, et surtout découvre, dans l’urgence, ce que signifie ne pas avoir accès à un soin adapté au bon moment. Son père décède alors qu’on le transporte vers une autre ville pour des soins spécialisés. Le choc est immense. Et la blessure intime se transforme peu à peu en lecture politique et sociale du réel. Ce qu’il a vécu n’a rien d’exceptionnel. Des millions d’Africains, comprend-il alors, sont confrontés à la même impasse : distances trop longues, médecins trop rares, prise en charge trop tardive. À partir de là, Jean Lobe Lobe ne voit plus seulement une tragédie personnelle. Il voit un problème systémique.
« C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’un problème personnel, mais d’un problème systémique majeur auquel il fallait apporter une solution. Après cette expérience familiale, j’ai commencé à faire des recherches plus approfondies sur l’accès aux soins en Afrique. J’ai découvert l’ampleur du déficit médical sur le continent. La population augmente beaucoup plus vite que le nombre de médecins formés chaque année. Les recommandations des grandes organisations de santé allaient toutes dans le même sens : la technologie serait indispensable pour combler ce fossé. J’ai alors compris qu’il fallait inventer des solutions innovantes et accessibles pour permettre aux Africains d’accéder plus rapidement aux soins », explique le tech entrepreneur. C’est ainsi que naît le projet Waspito.
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L’idée fondatrice est simple, presque évidente : si les patients ne peuvent pas facilement aller vers les médecins, alors il faut permettre aux médecins d’être accessibles à distance. La première version de Waspito est modeste. Elle ne porte pas encore l’ambition d’infrastructure panafricaine que revendique aujourd’hui son fondateur. Elle vise surtout à permettre à un patient de parler rapidement à un médecin, en quelques clics. Mais l’essentiel est déjà là : réduire les délais, simplifier le parcours, éviter que le temps perdu ne devienne du temps fatal.
Elle est le fruit d’un investissement financier personnel. « Mes premiers pas, c’était avec mes économies propres. J'ai vendu ma maison, pratiquement tous mes biens. Ce n'était pas facile. Il a fallu convaincre mon épouse pour prendre ces risques », révèle Jean Lobe Lobe qui confie s’être initié en parallèle au codage en PHP sur Youtube.
Dans le secteur de la santé, pourtant, rien ne se construit à la légère. Jean Lobe Lobe le sait. La santé est un domaine sensible, réglementé, lent à transformer, où l’erreur coûte plus qu’un revers commercial. Elle peut coûter une vie. C’est aussi, selon lui, l’un des secteurs où la technologie peut produire l’impact le plus concret, à condition de ne jamais céder à l’improvisation.
Les premiers médecins, raconte-t-il, ont tout de suite perçu l’intérêt du projet. Très vite, plus d’une centaine s’inscrivent sur la plateforme. L’idée de pouvoir toucher des patients au-delà de leur ville ou de leur zone géographique séduit. Mais l’enthousiasme initial ne suffit pas à résoudre les obstacles les plus lourds. Car monter une startup de santé en Afrique, c’est avancer sur plusieurs lignes de front à la fois : convaincre, financer, former, recruter, sensibiliser, rassurer. Et, à l’en croire, le plus dur n’est pas forcément de trouver la technologie. Le vrai nœud est souvent culturel.
Pendant des décennies, explique-t-il, consulter a signifié se déplacer physiquement à l’hôpital. Faire admettre qu’une partie du parcours de soins peut se faire à distance demande un immense travail d’éducation. Beaucoup associent encore l’acte médical au contact physique, alors que nombre de consultations reposent d’abord sur l’échange, l’écoute et l’analyse clinique.
La télémédecine, dans cette logique, n’a pas vocation à remplacer l’hôpital, mais à délester ce qui peut l’être : les premiers avis, l’orientation, le suivi, la prévention. Quand un examen physique ou des analyses sont nécessaires, le patient est redirigé vers une structure adaptée. Cette pédagogie a un coût. Et elle se heurte à une autre réalité : celle du financement.
Jean Lobe Lobe reconnaît avoir frôlé l’abandon à plusieurs reprises. Contraintes de trésorerie, équipes à reconstruire, difficultés d’accès au capital, surtout en Afrique francophone. La trajectoire de Waspito est un récit jonché de défis. Il évoque même un moment de solitude particulièrement dur, quand un accord d’investissement censé sécuriser près d’un an d’activité tombe à l’eau au dernier moment, plaçant l’entreprise au bord de la fermeture. Dans ces instants, dit-il en substance, la résilience n’est plus un mot-clé de pitch, mais une condition de survie.
Le fondateur reconnaît aussi ses erreurs. L’une des plus coûteuses, en temps et en énergie, aura été de miser au départ sur une communication grand public trop large — campagnes digitales, affichage, sensibilisation massive — sans retour sur investissement immédiat. Le tournant stratégique vient lorsqu’il comprend que le modèle doit davantage s’adresser aux entreprises, aux assurances santé et aux organisations capables d’intégrer rapidement la solution dans leur fonctionnement. À partir de là, Waspito change d’échelle. Non plus seulement comme service individuel, mais comme outil de gestion des soins, du suivi médical et des dépenses de santé.
Les levées de fonds vont accompagner cette mutation - plus de 5 millions de dollars - au fil des ans. Elles permettent de renforcer les équipes, d’éduquer le marché, d’accroître la visibilité de la plateforme. Au-delà du financement, Jean Lobe Lobe insiste sur la visibilité, le mentorat, les programmes d’accélération facilités par différents acteurs au rang desquels Orange Digital Center, qui ont renforcé la survie et la croissance de Waspito. En 2021, la Start-up a signé un partenariat avec Orange Cameroun pour le développement des offres à valeurs ajoutées sur la verticale santé, avec un accompagnement sur la communication numérique et sms sur la page My live d’Orange, animation par sms hebdomadaire sur Appstore et Playstore pour inciter au téléchargement de l’application. Cette mise en lumière lui a permis d’accéder à un écosystème plus large, favorisant un gain de crédibilité à l’entreprise au Cameroun comme à l’international. Le 15 mai 2023, Waspito gagne la finale du challenge Africa Tech Awards dans la catégorie Heath tech, au Vivatech de Paris.
Aujourd’hui, plus de 1200 médecins sont présents sur Waspito. Une fierté pour Jean Lobe Lobe dont l’ambition dépasse la seule réussite d’entreprise. Quand on lui demande ce qu’il veut bâtir, il ne parle ni de licorne ni d’héritage personnel. « Pour moi, une victoire complète serait que Waspito soit utilisé par plus de 100 millions d’Africains, avec au moins 50 000 médecins sur la plateforme. J’aimerais aussi que nos solutions soient intégrées dans la majorité des structures de santé du continent et que nous soyons présents dans au moins vingt pays africains. Ce serait déjà une étape extrêmement importante. Je veux construire une infrastructure de santé. Une infrastructure suffisamment solide et durable pour permettre à d’autres entreprises, d’autres entrepreneurs et d’autres solutions de s’y connecter afin d’améliorer durablement l’accès aux soins en Afrique. Parce qu’aucune entreprise seule ne pourra résoudre tous les problèmes de santé du continent », déclare-t-il.
Jean Lobe Lobe appartient ainsi à une nouvelle génération de fondateurs africains pour qui l’innovation ne vaut que si elle s’attaque à une urgence réelle. Chez lui, la technologie n’est ni un vernis, ni une fascination. Elle est un moyen. Un pont entre des patients trop loin et des médecins trop rares. Une tentative de faire en sorte que d’autres familles n’aient pas, un jour, à vivre ce qui a bouleversé la sienne.