Face à des incendies de forêt plus fréquents et plus violents, la flotte française de bombardiers d’eau arrive à bout de souffle.
C’est une course contre la montre. Alors que le risque incendie progresse sous l’effet du changement climatique, la France doit accélérer le renouvellement de sa flotte de bombardiers d’eau, largement vieillissante. Ses douze Canadair CL-415, les avions amphibies emblématiques de la Sécurité civile surnommés « Pélican » par les pompiers, affichent une moyenne d’âge de 30 ans. Or leur remplacement tarde à se concrétiser.
Le calendrier actuel prévoit l’arrivée des premiers successeurs canadiens, les DHC-515 de De Havilland Aircraft of Canada, à partir de 2028. Mais ces livraisons pourraient finalement glisser jusqu’en 2030. Un délai qui inquiète alors que les appareils existants sont de plus en plus sollicités et coûteux à maintenir.
« La flotte n’est plus adaptée aux besoins, lesquels augmentent fortement sous l’effet du réchauffement climatique », alertaient déjà des parlementaires dans un rapport publié en 2025. Les députés Damien Maudet (LFI) et Sophie Pantel (PS) soulignaient notamment la raréfaction des pièces détachées et l’arrêt de production du Canadair depuis 2015. Une situation qui allonge les périodes d’immobilisation et fragilise la capacité d’intervention lors des grands feux.
Le Canadair, un appareil stratégique mais en fin de cycle
La France dispose aujourd’hui de 12 Canadair CL-415. Lancé en 1994 par Bombardier, cet appareil peut emporter plus de 6.000 litres d’eau grâce à ses deux réservoirs et se ravitailler directement sur des plans d’eau en quelques secondes. Une capacité unique qui en fait un outil particulièrement efficace contre les départs de feu.
Mais le modèle arrive au terme de sa carrière industrielle. Après l’arrêt de sa production en 2015, la reprise du programme par Viking Air, puis par De Havilland Aircraft of Canada sous le nom de DHC-515, a relancé l’espoir d’un renouvellement. La France a commandé deux appareils en août 2024, puis deux supplémentaires en juin 2026. Une première étape encore insuffisante face aux besoins. « Des incertitudes pèsent sur la capacité de relance de la production de nouveaux appareils et le respect de leur calendrier de livraison », estimaient déjà les parlementaires.
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Le risque est d’autant plus grand que les incendies mobilisent davantage les moyens aériens. Lors du feu qui a ravagé plus de 2.100 hectares près de Narbonne en 2025, seuls quatre Canadair étaient disponibles au déclenchement du sinistre. Les contraintes de maintenance et la nécessité de répartir les avions sur l’ensemble du territoire limitent les marges de manœuvre.
Une nouvelle génération française
Face à cette dépendance à un constructeur canadien unique, plusieurs industriels français cherchent à développer une alternative. Leur ambition : bâtir une filière européenne des bombardiers d’eau capables de répondre aux nouveaux besoins liés au changement climatique.
À Toulouse, Kepplair Evolution travaille sur le Kepplair 72, un appareil dérivé de l’ATR 72. La société fondée en 2012 par David Joubert, pilote chez Air France, mise sur une approche pragmatique : transformer une cellule existante d’avion de transport, neuve ou recyclée, en bombardier d’eau. Les premiers exemplaires sont espérés au second semestre 2027.
Le projet bénéficie déjà du soutien des pouvoirs publics : la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises a manifesté son intérêt, tandis que la région Occitanie a apporté 5 millions d’euros dans le cadre du plan France 2030 et du fonds européen FEDER.
Autre prétendant : Positive Aviation, implanté près de Toulouse. Son FF72 repose lui aussi sur la plateforme ATR 72, mais uniquement à partir d’avions recyclés. Deux versions sont prévues : un modèle amphibie capable de prélever 8.000 litres d’eau sur un plan d’eau, et une version « tanker » embarquant jusqu’à 10.000 litres de retardant, un produit utilisé pour ralentir la progression des flammes.
Souveraineté opérationnelle
À plus long terme, Hynaero veut franchir un cap avec le Frégate F100. Basée à Istres, l’entreprise développe un bombardier d’eau amphibie nouvelle génération capable d’emporter 10.000 litres d’eau, soit la plus grande capacité annoncée sur le marché. L’entrée en service est visée pour 2031.
Ces projets répondent à une double urgence : remplacer une flotte vieillissante et éviter que l’Europe reste dépendante d’un seul fournisseur étranger pour une mission devenue stratégique. Les députés auteurs du rapport sur la sécurité civile appelaient déjà à créer une industrie européenne des bombardiers d’eau. Car au-delà des avions eux-mêmes, c’est une question de souveraineté opérationnelle qui se joue. Avec des saisons de feux plus longues et des territoires davantage exposés, chaque année gagnée dans le renouvellement de la flotte pourrait compter. La France doit désormais réussir à passer le relais avant que ses vieux Canadair ne soient définitivement rattrapés par l’usure.