Souveraineté numérique : la France passe (enfin) à l’action

Tech for Future était organisé, cette année, au Pathé Palace à Paris.
Firas Abdullah

Tech for Future était organisé, cette année, au Pathé Palace à Paris.
Firas Abdullah
Après le laissez-faire, le sursaut ? A l’heure où l’imprévisible président Trump met à nu les fragilités de l’Europe liées à sa forte dépendance à la Big Tech américaine, mais aussi celle des pays asiatiques - des matières premières aux logiciels en passant par les infrastructures et le stockage de données -, des initiatives se multiplient pour tenter d’en sortir. « Il y a quinze ans, la mode, pour un chef d’État, c’était de se faire photographier avec Mark Zuckerberg », ironise Olivier Sichel, directeur de la Caisse des dépôts et des consignations.
« Aujourd’hui, l’ambiance a totalement changé. Une prise de conscience a émergé », estime celui qui est également président de l’association Digital Resilience Initiative, à l’origine de l’indice de résilience numérique (IRN), lancé en janvier dernier pour permettre aux entreprises et aux organisations publiques d’évaluer leurs dépendances numériques.
D’autres actions, en France, sont sur les rails. La semaine dernière, l’Etat a donné le coup d’envoi à un chantier de cartographie de ses dépendances les plus critiques via l’Observatoire de la souveraineté numérique. En parallèle, une commission d’enquête enchaîne des auditions depuis un mois.
« On a eu des témoignages dans les auditions d’augmentation de plus de 800 % des prix de VMware depuis qu’il a été racheté par Broadcom », spécialistes respectivement de la virtualisation et des semi-conducteurs, souligne Cyrielle Chatelain, députée écologiste de l’Isère et rapporteure de la Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le numérique. Une facture salée qu’on est « obligé de payer quand on est dépendant d’un seul acteur », pointe-t-elle.
De fait, cette dépendance technologique entraîne des conséquences multiples. D’après une étude commandée l’an dernier par le Cigref, réseau qui fédère les directions informatiques des grandes entreprises et des administrations, les achats par les entreprises européennes de logiciels et de services de cloud américains représentent 264 milliards d’euros par an, soit 83 % des achats.
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Un chiffre inscrit « dans une dynamique de hausse tarifaire de 10 % par an », rappelle Henri d’Agrain, délégué général du Cigref. Ensuite, la dépendance pose la question de la protection et de la confidentialité des données face aux lois extraterritoriales américaines qui autorisent les Etats-Unis à demander à ses géants de la tech de livrer les données de leurs clients dans le cadre d’enquêtes pénales ou du renseignement extérieur. Enfin, le danger d’une éventuelle interruption de la disponibilité des données et des services du cloud, et donc de la continuité de l’activité, ne relève plus de l’impensable. « C’est un sujet qui a une résonance particulière dans le contexte géopolitique actuel », analyse Henri d’Agrain.
Face à cette situation, quels sont les leviers pour gagner en autonomie ? Il y a, certes, la commande publique. « On ne peut pas favoriser des acteurs français ou des acteurs européens, mais on peut faire le choix de l’open source dans un marché public », fait valoir Cyrielle Chatelain. Pour sa part, Henri d’Agrain verrait bien « une agence au niveau européen par laquelle tout acteur soumis à la commande publique passerait pour acheter du logiciel ou des services cloud ».
Mais d’autres outils concrets se profilent également. Ainsi, dans la feuille de route pour le numérique à horizon 2030 de la Caisse des dépôts, dotée de 18 milliards d’euros, l’une des priorités va au financement des alternatives françaises et à la transformation de start-up en grands éditeurs de logiciels. En jouant le rôle d’investisseur pilier, « on va pousser des introductions en Bourse, parce que, quand c’est introduit en Bourse et qu’on garde une partie de contrôle, il y a moins de risque d’une dépendance ou d’un rachat américain », avance Olivier Sichel.
Autre piste, favoriser la rencontre de l’offre et de la demande. « Il faut que d’un côté, les DSIs acceptent de prendre parfois le risque de la solution européenne. Et de l’autre, que les start-up ne soient pas trop gourmandes en disant qu’elles savent tout faire », avance le dirigeant de la Caisse des dépôts.
D’ailleurs, des solutions existent pour faire connaître « un écosystème foisonnant de start-ups, de PME, d’ETI et de grands groupes », met en avant Dorothée Decrop, déléguée générale du groupement Hexatrust qui fédère 160 entreprises françaises et européennes de la cybersécurité, du cloud et des plateformes collaboratives. Il a notamment mis au point un moteur de recherche, Hexasearch, pour aider à trouver des alternatives souveraines, de même qu’il a élaboré un autodiagnostic et un « cyber panorama » recensant 320 éditeurs français. Cependant, au-delà des initiatives individuelles des entreprises, Henri Verdier, directeur général de la Fondation Inria, appelle à « une stratégie d’ensemble ».
Enfin, la bataille se joue aussi sur le terrain de la réglementation. Or des initiatives comme l’Omnibus numérique de la Commission européenne suscitent des craintes. « On a une masse de réglementations européennes et en France qu’il faut qu’on arrive à simplifier », admet Philippe Latombe, député Modem de Vendée. Mais il ne faudrait pas, selon lui, en profiter pour modifier les règles. « Le fait que dans l’Omnibus on modifie notamment la question de la donnée personnelle au sein du règlement général sur la protection des données (RGPD) pose des questions juridiques très importantes et va mettre de l’insécurité pour les entreprises et pour l’ensemble des organisations au sein de l’Europe », martèle-t-il.
« Simplifier l’exécution du droit, oui. Simplifier l’ambition, non », abonde Arno Pons, directeur général du think tank Digital New Deal. D’autant que « la régulation crée un cadre de confiance qu’il faut penser comme un avantage compétitif. C’est notre asset principal », défend-t-il, en rappelant que le business a besoin de stabilité.
Encore faudrait-il se mettre d’accord entre pays européens. Thibaud Vergé, vice-président de l’Autorité de la concurrence, de conclure : « La bonne échelle est européenne. On ne va développer des géants numériques sur des petits marchés ». Ce qui implique non seulement que de nouveaux acteurs ne seront pas que français, mais aussi que, pour passer à l’échelle, il faudra trouver des fonds partout en Europe et également « se mettre d’accord sur ce à quoi ressemblera notre réglementation. Tout n’ira pas forcément dans le sens de ce qu’on a envie de voir du côté français. Il faudra faire des concessions ».