Mittal et les cartels de l'acier

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A concentration industrielle européenne, il faut une réponse européenne. Lors de la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, la situation de « crise manifeste » a légitimé l'intervention coordonnée des Etats dans la restructuration de la sidérurgie. Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ? Et si Arnaud Montebourg demandait le déclenchement de l'article 58 du traité CECA ?

Plutôt que de s'absorber dans les controverses idéologiques stériles, éclairons l'affaire Mittal par les fondamentaux de l'économie industrielle.

Lorsqu'une industrie lourde est en situation durable de surcapacités, il faut, pour rétablir l'équilibre entre l'offre et la demande, faire sortir les usines excédentaires. Les récessions conjoncturelles ont pour effet de purger le marché des installations obsolètes sous-compétitives. Chaque producteur cherche à protéger ses parts de marché par le dumping. La guerre commerciale débouche sur la guerre des sites. Les prix de vente ne couvrent plus les charges fixes des lourds investissements. Les plus faibles font faillite ou sont rachetés par les plus compétitifs. Lorsque la conjoncture reprend, ils ont été rayés de la carte.

L'alternative à la concurrence sauvage et à l'élimination forcée des canards boiteux est la coopération : entente sur les prix de vente et les parts de marché, quotas de production par produits et par usines, réduction ordonnée et négociée des surcapacités. Ces « cartels de crise » peuvent être organisés par la profession avec une intervention plus ou moins contraignante des états, ces derniers ne pouvant être indifférents aux conséquences stratégiques, sociales, régionales, et ne serait-ce que parce que les ententes sont normalement prohibées.

L'origine de la construction européenne se confond avec l'histoire du cartel de l'acier. Entre la guerre économique et la paix par le libre-échange, la sidérurgie constitue le premier terrain d'expérience de coopération économique dans une Europe déchirée par le protectionnisme.

L'acier est stratégique à double titre : industrie-mère fournissant le matériau de toutes les filières de la production ; base de l'armement. L'obsession française à l'égard de la puissance industrielle allemande s'incarne dans la frustration de la Lorraine perdue, la terreur des canons Krupp, l'occupation de la Ruhr, le démontage des laminoirs en guise de réparations, la tentative de rattachement de la Sarre.

Pour financer et rationaliser les lourds investissements dans les techniques modernes, l'industrie s'est concentrée et organisée. Ainsi la formation des aciéries réunies du Luxembourg autour de l'ARBED d'Emile Mayrich et des Vereinigte Stahlwerke de la Ruhr. Pour contrer les conséquences ruineuses de la concurrence, l'Entente internationale de l'acier est fondée en 1926, avant d'être disloquée par l'effondrement des prix consécutive au krach de 1929, puis reconstituée en 1932.

« Plus jamais ça » : la sidérurgie ayant été au c?ur des trois guerres franco-allemandes, l'après-guerre décide fort justement de baser la réconciliation européenne sur le pool charbon-acier. Pour rassurer ceux qui redoutent alors les effets d'un libre-échange prédateur, l'article 58 du Traite CECA prévoit qu'en situation de crise manifeste la Haute autorité peut organiser un régime de prix fixés et de quotas de production par produits et par sites. Les règles de concurrence du Traité de Rome prohibant les ententes et réprimant les abus de position dominante visent principalement les cartels allemands. La dernière grande expérience du cartel de crise fut, il y a trente ans, le plan Davignon, consécutif à la grave dépression entraînée par les chocs pétroliers.

Depuis le krach de 2008, la sidérurgie européenne est à nouveau en crise grave. D'autant que les nouveaux producteurs- chinois, indiens, brésiliens- sont désormais les maîtres du marché mondial. Faut-il fermer en Lorraine ou au Luxembourg ; dans la Ruhr ou dans la Sarre ; Liège, Gand, Florange, Dunkerque ? Les différences de coûts comparés des sites de production ne fournissent généralement pas de conclusions sans appel. D'autant que les sites anciens les plus évidemment sous-compétitifs sont fermés depuis un quart de siècle. Qui se souvient encore de Rombas et Longwy ?

Pour chaque site menacé, la question est la même. Faut-il abandonner, ou investir pour rénover ? La décision est en partie arbitraire. Le rapport demandé par le ministre du Redressement productif au Conseil général de l'économie, de l'industrie, de l'énergie et des technologies établit que le site de Florange est viable - un des meilleurs laminoirs d'Europe, alimenté par un haut fourneau qui, lui, est effectivement en balance avec le plan de charge d'autres sites.

Qui décide ? La cartellisation a fait place à la concentration. Deux entreprises dominent aujourd'hui le marché européen. Les décisions se prennent à Londres et à Essen : on peut imaginer qu'ils ne sont pas sans se concerter entre eux... On rappellera utilement que la prise de contrôle d'Arcelor en 2006 fut le résultat d'une alliance entre Mittal et Thyssen Krupp. Dans la course à la globalisation, le groupe franco-luxembourgeois ravit alors au groupe allemand le contrôle du sidérurgiste canadien Dofasco. En rétorsion Mittal lance l'offre d'achat sur Arcelor, puis, peu après, signant l'acte de complicité, rétrocède Dofasco à Thyssen Krupp (dont on note au passage que l'aventure américaine vient de se terminer par de lourdes pertes). Sans que personne ou presque s'en émeuve, ce sont ainsi un siècle et demi d'investissements et de subventions, de travail de centaines de milliers d'ouvriers et d'ingénieurs qui se retrouvent d'un coup dilués dans l'espace financier global. Jeu normal dans la logique des marchés financiers, certes : mais ce coup d'éclat de la City et ses conséquences- Gandrange, Florange, etc- incarne jusqu'à la caricature la victoire de l'économie financière sur l'économie réelle.

Face à des entreprises hyperconcentrées, il n'est pas illégitime que les Etats demandent des comptes. Mais ils ne peuvent le faire que de manière coordonnée : à groupe européen, la régulation du marché doit être européenne. Précisément le Traité fondateur a prévu ce cas en posant que dès lors que le libre-échange prévalait sur les nationalismes sidérurgiques, la régulation du marché devrait se concevoir à l'échelle européenne. Les dispositions du traité CECA demeurent en vigueur au nom de la continuité de l'ordre juridique communautaire.

De même évoquer la nationalisation comme mesure de sauvetage temporaire n'est pas prohibé par la science économique. Dès lors que des aides sont accordées à une entreprise en difficulté, il est légitime que le bailleur soit représenté au capital pour en contrôler l'usage, ainsi que la patrie elle-même du libre-marché et de l'état-minimum en a récemment témoigné avec le soutien à General Motors et aux banques faillies. Il est vrai que la nationalisation emporte des effets collatéraux, notamment l'image de la France auprès des investisseurs internationaux, la surenchère syndicale chaque fois qu'une usine ferme. Mais, du point de vue de l'économie, il n'y a pas de débat interdit. On ne peut donc pas reprocher qu'ai été posée la question Mittal-Florange. Reste à trouver la bonne réponse européeenne.

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Commentaires
a écrit le 08/01/2013 à 9:03 :
Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ? Mais tout simplement parce que la crise ne concerne que la France, pas les autres pays européens. La gestion des usines surcapacitaires ne relève donc pas de l'Europe mais de leur légitime propriétaire : ici, Mittal. La comparaison avec les USA est stupide : lorsque les USA ont nationalisé GM, c'était pour restructurer, licencier, supprimer les droits acquis dans les caisses de retraite et diviser par deux les salaires. A ces conditions, GM est redevenu bénéficiaire. La concurrence n'est pas "sauvage" parce qu'elle crée de l'ordre, de l'ordre spontané, mais surtout il n'y a pas d'alternative à la concurrence. Les interventions étatiques "sauvages" que vous réclamez pour sauver des sites non rentables produisent des mauvais investissements au détriment de bons investissements qui ne pourront être réalisés par ailleurs. C'est en gâchant ainsi l'argent qu'on crée de la pauvreté à long terme. "Ingénieurs économistes", arrêtez de parler d'économie, même et surtout industrielle : vous faites la démonstration que vous ne pouvez pas être compétents en la matière !
a écrit le 06/01/2013 à 4:02 :
Et qui a l initiative de la mise en oeuvre des regles de droit de la concurrence à l echelle europeenne? La commission Barroso, plus precisement le commissaire à la concurrence Ollie Rehn.
Ainsi pour ce marché de la sidérurgie, si rien n est fait pour entraver cette concentration c est que la commission n y voit pas d interet..ou peut etre preserve d autres interetS...
a écrit le 06/01/2013 à 3:54 :
Le traité CECA n existe plus, il a pris fin automatiquement apres 50 ans.
C est vraiment n importe quoi!!
Invoquer un traité périmé avec son article 38, alors qu il existe tout un arsenal performant de regles contre les concentrations et les pratiques anti concurrentielles comme l article 81 du TPue..
a écrit le 06/01/2013 à 1:11 :
Excellent article, très bonne connaissance et vision du secteur, solide point d'appui pour sortir de l'ornière, ligne cohérente, fiable et très claire. Effectivement, "A concentration industrielle européenne, il faut une réponse européenne" ou "la régulation du marché devrait se concevoir à l'échelle européenne". Le rapport avec Thyssen Krupp lors de l'OPA sur Arcelor est aussi éclairant. La faille majeure me semble reposer sur les responsables qui ont floué notre système juridique et financier (déréglementation, libéralisation aveugle des mouvements de capitaux) au point de permettre à la bulle monétaire, laquelle enfle les marchés financiers et dont de nombreux économistes nous avaient pourtant avertis, de s'engouffrer dans notre économie, finissant par désorganiser, démanteler et noyer notre industrie. Ensuite, sachant cela, quels responsables ont autorisé une telle opération ? Il faudrait aussi calculer le manque à gagner (et l'impact sur la trésorerie) pour Arcelor sans Mittal, privée de sa liberté stratégique et commerciale par Mittal, quand les prix de l'acier connaissaient des augmentations parfois supérieures à 10%. Ainsi que le coût du savoir technologique Arcelor nettement supérieur, lorsque Mittal a transféré, probablement suivant les indications de Goldman Sachs, des processus de fabrication sidérurgique à partir d'usines comme celles d'Arcelor Gand dans d'autres usines concurrentes aux Etats-Unis. Enfin, dans quelle mesure un groupe comme GS contrôle-t-il à travers son réseau BRICS les matières premières (minerais, charbon...) à l'échelle mondiale? N'y-a-t'il pas là un monopole sur les approvisionnements ?
a écrit le 05/01/2013 à 0:44 :
il faudrait pour cela qu'un politique soit apte à réflechir, ce qui n'est pas le cas : l'intérêt du politique c'est son clientélisme et non la cohérence des choses.
en dehors des responsables d'entreprises et des actionnaires qui mettent leur argent dans l'entreprise, personne n'est compétent pour dire quelque chose que ce soit !!!
l'idée d'entente me parait plus raisonnable mais pour autant l'entente sur les prix n'est pas favorable au consommateur.
il pourrait paraître intéressant en revanche qu'un concurrent arrive et agisse.
et si pour Florange personne ne vient, c'est peut-être tout simplement que ce site n'est plus viable.
mais pour autant, n'y a-t-il personne d'autre que ces inutiles de rentiers de politicards pour agir !!!
n'ATTENDONS PAS L'ETAT agissons par nous-mêmes !!!!!!!
MESSIEURS LES SALARIES C H E R C H E Z un peu !!!
a écrit le 05/01/2013 à 0:30 :
Très bon article avec d' excellents rappels historiques.
a écrit le 04/01/2013 à 17:50 :
c'est Monsieur MITTAL qui va au paradis .... il est racu par st Pierre ... qui lui répond votre place n'est pas là .... il téléphone à Lucifer bref ... un client pour toi !


Deux semaines après Lucifer appelle en colère" .... " il m'a déjà éteint deux fours ... je te le renvois !"

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