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ENQUETE Ingénieurs, et si vous trouviez du travail en Allemagne ?

Romaric Godin, à Francfort

Publié le 05 novembre 2010 à 16:29 - Mis à jour le 05 novembre 2010 à 16:32

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La forte croissance allemande est déjà menacée par la pénurie de main-d'oeuvre qualifiée, qui touche le coeur de la réussite actuelle : l'industrie des biens d'équipement. Défendu par les patrons, le recours à l'immigration est nécessaire, mais fait débat à droite.

La plus forte croissance d'Europe - que d'aucuns qualifient de « miracle économique » -, un chômage qui ne cesse de baisser, une compétitivité sans égale sur le Vieux Continent... Jamais depuis la réunification, l'économie allemande n'avait semblé aussi solide, aussi forte, aussi rayonnante. Et pourtant, un spectre plane sur ce modèle économique fondé sur l'exportation de biens d'équipement de grande qualité : celui de la pénurie de main-d'oeuvre qualifiée. Un spectre qui, si rien n'est fait, pourrait avant la fin de la décennie mettre à mal les piliers du modèle économique outre-Rhin.

Évidemment, le rapide recul de la population active dans les années à venir est en grande partie à l'origine du danger. « Pour remplacer l'ensemble du personnel ayant un grade universitaire, il faudrait faire passer la proportion de diplômés de l'université de 18 % à 34 % », calcule Oliver Koppel, économiste à l'institut IW de Cologne, qui juge d'ailleurs une telle perspective « illusoire ». Dans ces métiers techniques, les eaux basses ont du reste déjà commencé. L'Allemagne ne produit plus assez d'ingénieurs et le solde migratoire négatif n'arrange rien. Ici, l'aspect purement démographique se mêle à d'autres facteurs : sociologiques, financiers, éducatifs, administratifs. « Le rapport entre les ingénieurs âgés et les jeunes est en Allemagne de 1 pour 0,9, ce qui est un des niveaux les plus bas des pays de l'OCDE où la norme est de 1,5 à 1,8 », explique Oliver Koppel.

Quatre éléments expliquent, selon lui, cette particularité : le faible taux de femmes dans ces métiers (16 % outre-Rhin, contre plus de 35 % en Suède) ; un faible niveau de réussite finale dans ces études puisque seule une moitié des étudiants qui commencent un cursus d'ingénieur l'achève ; l'absence d'apprentissage aux métiers techniques durant la scolarité générale ; et enfin les barrières administratives posées à l'entrée des ingénieurs issus de pays extra-européens.

Du coup, avec le recul du chômage entamé voici déjà plus d'un an, beaucoup d'entreprises peinent à présent à recruter. La moitié des entreprises connaissent des difficultés à recruter du personnel hautement qualifié, selon un sondage de la chambre de commerce et d'industrie allemande, la DIHK. La situation est d'autant plus préoccupante que la principale victime de cette pénurie, c'est le coeur de la force exportatrice allemande : l'industrie des biens d'équipement. « Faute de personnel qualifié, certaines entreprises risquent de ne plus pouvoir honorer leurs commandes, et c'est déjà parfois le cas », admet Oliver Koppel qui craint également une perte de vitesse dans l'innovation et donc, in fine, un recul dangereux de la « compétitivité internationale » de l'industrie allemande. Et le temps presse. L'économiste estime que « d'ici une dizaine d'années, le phénomène va frapper l'économie du pays de plein fouet ».

Le problème n'est donc pas uniquement démographique et la DIHK exige d'ailleurs, par la voix de Stefan Hardege, une « réponse globale » incluant une amélioration du système éducatif, mais aussi des mesures pour allonger la durée du travail des plus âgés qui souhaitent rester sur le marché du travail ou le développement de l'usage de l'anglais dans les PME.

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Mais il n'en reste pas moins que le recours à l'immigration sera indispensable. L'ennui, c'est que l'Allemagne n'apparaît aujourd'hui pas suffisamment attirante pour les diplômés étrangers. « Un ingénieur indien ira aujourd'hui plus volontiers aux États-Unis, au Canada ou en Australie où les conditions financières, linguistiques et administratives sont meilleures », souligne Stefan Hardege. Il met particulièrement en avant les restrictions posées à l'entrée des travailleurs extracommunautaires qui doivent disposer d'un revenu de 66.000 euros annuels pour obtenir un titre de séjour ou qui peinent à voir leurs diplômes reconnus en Allemagne. « Il faut lever rapidement toutes les restrictions à l'entrée de cette main-d'oeuvre », réclame-t-il, jugeant néfaste la prudence traditionnelle des gouvernements allemands.

Au début des années 2000, la tentative d'instaurer une « carte verte pour les informaticiens » a ainsi échoué devant les conditions imposées par l'administration, notamment en termes de regroupement familial et de durée de l'autorisation de séjour.

La balle est désormais dans le camp des politiques. Ils prennent désormais la menace au sérieux. Rainer Brüderle, le ministre fédéral de l'Économie, a récemment affirmé ses « inquiétudes » concernant le manque de main-d'oeuvre, soulignant que l'appel à la main-d'oeuvre étrangère pour « maintenir une croissance solide durablement » sera « nécessaire ». La ministre de l'Enseignement supérieur, Annette Schavan, avait auparavant annoncé sa volonté de faciliter la reconnaissance des diplômes étrangers pour permettre à 300.000 personnes de travailler en Allemagne. Mais cette prise de conscience est menacée par le calcul politique. Car ce débat intervient en surimpression de celui sur l'intégration. Et à la droite d'Angela Merkel, on n'hésite plus désormais à fustiger certains immigrés. Horst Seehofer, le président de la CSU bavaroise, a ainsi prétendu que le pays « n'avait pas besoin d'immigration venant d'autres environnements culturels ».

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Une prise de position qui a provoqué la colère des milieux économiques pour qui seule la qualification doit compter. Mais dans sa position politique fragile, Angela Merkel doit jouer un numéro d'équilibriste entre la frange conservatrice de sa coalition, qu'elle doit ménager, et les impératifs économiques. Elle a donc ouvertement soutenu Horst Seehofer et, une semaine plus tard, a proclamé l'échec du « multiculturalisme » tout en envoyant, via ses ministres, des signaux d'ouverture. Mais la politique ambitieuse dont a besoin l'Allemagne devra sans doute s'émanciper des intérêts politiques pour que le pays puisse attirer les ingénieurs dont il a besoin afin de maintenir vivant son nouveau « miracle économique ».

Romaric Godin, à Francfort

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