Priscille Deborah, le Progrès majuscule
Denis Lafay
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Photo d'illustration
Lou Sarda
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Lou Sarda
Elle est rayonnante. Solaire. Son enthousiasme irradie et sa foi en l'existence est contagieuse. Difficile d'imaginer que seize ans plus tôt une profonde dépression l'avait précipitée sur les rails d'un métro, la privant ensuite de ses jambes et de son bras droit. À 47 ans, Priscille Deborah, artiste-peintre et mère de deux adolescentes, est un exemple. À plusieurs titres : de résilience bien sûr, mais aussi de progrès. Ce Progrès, coiffé d'une majuscule, a la forme d'un bras bionique, fruit d'une longue maturation et d'une prouesse technologique et chirurgicale. Tout débute en 2013, lorsque Priscille éprouve les premières douleurs et pertes de sensibilité provoquées par l'ultra-sollicitation de son bras gauche. « J'ai eu peur », confie-t-elle. Peur de perdre la dextérité du seul et ultime membre auquel elle articule sa volonté farouche d'autonomie. Suivent cinq années de longue maturation, d'abord pour appréhender les conditions et les contraintes de son projet, puis pour réunir les 160 000 euros nécessaires - apportés en partie lors d'une « formidable course solidaire » réunissant 1 800 coureurs dans sa ville d'Albi -, enfin pour constituer l'équipe pluridisciplinaire médicale et scientifique, franco-autrichienne, chargée de faire d'elle la « première femme bionique en France ». En novembre 2018, à l'issue de cinq heures d'intervention effectuées à la clinique Jules Verne de Nantes, les nerfs sectionnés lors de son drame sont « récupérés » et reconnectés aux muscles, cinq capteurs disposés dans une prothèse relient les doigts de carbone aux ordres du cerveau. Deux années de (ré)éducation sont alors nécessaires pour revitaliser les connexions neuronales, et c'est seulement en 2020 que la prothèse est définitivement accrochée à son épaule. Depuis ?
D'abord, elle peut soulager les autres parties de son corps qu'elle exploitait sans limite. Notamment « les dents », sollicitées pour tenir les objets manipulés par son bras, ou même « les aisselles, sous lesquelles je bloquais ma baguette de pain en sortant de la boulangerie » s'amuse-t-elle. Désormais, c'est avec les doigts de sa main droite conduits par son cerveau qu'elle ouvre un tube de dentifrice, déverrouille un pot de confiture, glisse une lettre dans l'enveloppe, ou se maquille. Ensuite, elle acte que l'artiste-peintre n'exaucera pas le fantasme d'un bras droit « retrouvé » éclaboussant la toile d'une agilité soudaine et magique. « Au fil des ans et de mon travail de résilience, mon bras gauche est devenu mon bras droit », le cerveau a accompli les transferts nécessaires, et « jamais » cette prothèse ne se substituera à la spontanéité, à la précision de son bras naturel qui met « parfaitement » en œuvre ce que son émotion, son exigence artistique et son inspiration lui dictent. Simplement peut-elle, là aussi, épargner sa mâchoire autrefois sollicitée pour l'ouverture des tubes de peinture.
Denis Lafay