La Tribune - Comment ont évolué les logiques de civilisation au fil du temps ?
Olivia Lazard - De tout temps, les logiques de civilisation ont nécessité de multiplier les surplus pour soutenir une construction administrative et sécuritaire, et les rendre aptes à faire face aux différents chocs qui les menacent, ce qui amène à des logiques de compétition et d'expansion. Déjà l'Empire romain devait étendre sa capacité agricole pour soutenir ses armées, et faire face aux problèmes d'érosion. La logique d'expansion se nourrissait d'elle-même et créait des dilemmes de sécurité appelant à maintenir de concert innovation et compétitivité.
L'innovation a parfois servi à créer du plus avec du moins, mais on découvre aujourd'hui que toute solution a un coût. Par exemple, la révolution verte en Inde dans les années 1960 a permis, à coup de technologie et de science, de tirer plus de ressources des sols pour extirper plus de surplus. Cette démarche s'est accompagnée de résultats positifs, notamment la disparition des famines. Mais elle a aussi mené à une dépendance aux intrants, et surtout à un appauvrissement accéléré des sols, qui fragilise maintenant la base agricole de l'Inde et crée des tensions socio-économiques.
A mesure que nous avons essayé de résoudre des problématiques sécuritaires grâce à l'innovation - en énergie, en industrie, en agriculture etc - nous sommes tombés dans une dépendance technologique au cœur des compétitions actuelles. Nous sommes aujourd'hui entrés dans l'Anthropocène, et nous jouons des compétitions et des dilemmes de sécurité qui mettent en lien les dernières innovations technologiques de la quatrième révolution industrielle (décarbonation et digitalisation), tout en rejouant des compétitions autour de ressources de base, ce qui nous ramène à la genèse des civilisations. Certains voient dans le capitalisme le responsable de cet état de fait, mais ce n'en est qu'une cause partielle. Des mécanismes civilisationnels plus profonds sont en lien avec les crises multiples auxquelles nous faisons face.