Rentrée littéraire : « Vies sauvages » et cas d'espèces
Arnaud Cathrine
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Portrait de Daniel Fohr, à son domicile en juillet 2024.
© LTD / Patrice Normand/Leextra via opale.photo
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Portrait de Daniel Fohr, à son domicile en juillet 2024.
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C'est l'un des romans les plus drôles de la rentrée. Denrée rare : ils sont si peu en France à se frotter à la comédie. On n'oublie pas Philippe Jaenada, Éric Chevillard ou encore Fabrice Caro. Mais qu'on se le tienne pour dit, il y a désormais Daniel Fohr.
Soit un zoo. Enfin pardon : il faut dire désormais « parc animalier », moins carcéral. On s'autorisera une vague appréhension à l'idée de plonger à notre âge dans ce microcosme pour bambins, réticence bien vite dissipée quand on découvre avec quelle verve délectable l'auteur campe personnel et détenus. Côté humains : du guichetier neurasthénique à la cheffe soigneuse endeuillée et autocrate, on peut dire que la petite bande ne va pas très fort. Quant aux espèces animales, elles ne subissent pas moins leur existence encagée, tel le diable de Tasmanie (rat de la taille d'un chien) qui parcourt sans fin « sa zone buissonneuse comme s'il avait perdu un billet gagnant à la loterie » ou la mascotte du zoo, le lion Jad-bal-ja, englué dans l'ennui le plus profond : rien à chasser (il est servi sur un plateau), pas de territoire à défendre (personne ne lui dispute le sien), juste se laisser scruter sur son rocher chauffant... Certaines bêtes dévissent sévèrement, telle la femelle orangoutan Emma, qui a été sauvée d'un bordel de Jakarta (si, si) et souffre d'une « stérilité psychosomatique », dixit le vétérinaire. Seuls les babouins tirent leur épingle du jeu, obnubilés par des stratégies on ne peut plus politiques : comment renverser Darwin, le mâle dominant, qui se comporte « en trader cocaïné quand la communauté attendait Saint Louis sous son chêne » ?
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Pour le directeur du zoo, pas de quartier, il faut faire tourner la boutique. Les plus beaux spécimens sont sponsorisés par des marques de rasoirs jetables ou des enseignes de cosmétique (contrat à cinq zéros). En vitrine, on affirme sauver des espèces en voie d'extinction, mais Daniel Fohr nous parle bel et bien d'un enfer mercantile dont le cynique équilibre se tient entre euthanasie raisonnée (faute de place) et reproduction forcée (les enfants veulent voir des petits) ; on appelle ça la « gestion des collections ». Alors que peut bien faire le romancier de tout ça ? Démuni dans la vraie vie, il exerce légitimement son pouvoir dans la fable. Et ça consiste, vous vous en doutez, à tout dynamiter. Ça commence donc par une activiste qui s'introduit dans le vivarium et libère les serpents. Ça continue par le guichetier dépressif qui pénètre dans l'enceinte du lion avec la conviction qu'il doit se sacrifier pour racheter son engeance. Et ça ne s'arrêtera pas là, bien évidemment. On court à la catastrophe, joyeuse et cruelle catharsis. De désopilant, le livre devient totalement haletant. Daniel Fohr orchestre un redoutable face-à-face entre ces vies sauvages et les sauvages tout court que nous sommes. C'est là l'une des plus éloquentes leçons du livre : héroïques ou pathétiques, les espèces se révèlent imprévisibles, certaines valant largement la nôtre, mais la nôtre ne valant vraiment pas mieux que certaines. Un ovni. Une réussite.
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