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Débats - La Tribune AURAOpinion - La Tribune AURA

Les intellectuels ne sont pas responsables des échecs du pouvoir socialiste

Acteurs de l'économie

Publié le 23 mars 2015 à 14:45

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Le Premier ministre a récemment exhorté l’intelligentsia à monter au créneau afin de faire reculer le FN. Le silence relatif des intellectuels n'était pas moins la conséquence d'un pouvoir socialiste qui les ignore, que d'une volonté de mesurer leurs critiques afin, peut-être, de ne pas faire le jeu du parti frontiste. Par Michel Wieviorka, sociologue, directeur d’études à l’EHESS.

« Où sont les intellectuels? Où sont les grandes consciences de ce pays, les hommes, les femmes de culture qui doivent monter eux aussi au créneau? Où est la gauche ? ». Le 5 mars dernier, à quinze jours d'une débâcle électorale annoncée, le Premier ministre ouvrait un dossier plus complexe qu'il ne paraît en interpellant les intellectuels, et en leur demandant ce qu'ils font pour lutter contre l'« endormissement généralisé face au danger du FN. »

Rupture entre intellectuels et pouvoir socialiste

Les intellectuels ne sont certainement pas rue de Solférino, à Paris, au siège du PS - une adresse que désormais bien peu d'entre eux fréquentent depuis trois ans. Il leur est difficile de se sentir en phase avec une ministre de la Culture qui admet entretenir un rapport singulièrement distendu avec les livres, même écrits par un Prix Nobel français. Et ils savent qu'il faut remonter à François Mitterrand pour pouvoir évoquer un président appréciant suffisamment la lecture pour prendre parfois le temps de se rendre dans une librairie parisienne.

Disons-le d'un mot : pour nombre d'intellectuels, les eaux se sont séparées avec la gauche au pouvoir, et certainement pas de leur fait. Ils ne sont pas tous indifférents à la montée du FN, ils ne sont pas tous passifs, ni silencieux. Beaucoup produisent à son propos des points de vue, des mises en perspective, des idées, des analyses, des articles, des livres, et répondent positivement, qui plus est avec empressement, lorsqu'ils sont invités à s'exprimer à son sujet dans les médias. Certains tiennent un blog, et si les temps ne sont plus à la figure du grand intellectuel, nombreux sont ceux, certes moins prestigieux que Sartre ou Foucault, qui  nourrissent le débat public, y compris au sujet du FN.

Sortir du silence relatif, c'est critiquer l'exécutif

La première fonction d'un intellectuel est d'être libre et critique. Or l'arrivée de la gauche au pouvoir, en 2012, a paralysé ceux qui, déjà peu nombreux, souhaitaient (c'était mon cas) donner toutes ses chances à François Hollande et ses équipes. Les critiquer, en effet, ç'aurait été rejoindre l'opposition, peut-être même faire le jeu du populisme ou du FN. Le mieux était dès lors de se faire discret au sujet de l'action gouvernementale, alors que pourtant elle méritait bien des critiques.

S'il faut s'interroger sur un silence en fait tout relatif, alors il convient de prendre la mesure du phénomène dans toutes ses dimensions : les intellectuels de gauche ont été sinon « silencieux » du moins bien « endormis » d'abord en ce qui concerne le pouvoir. Leur demander de rompre avec le silence- ce qui nous rappelle un fameux article de Max Gallo sur ce thème (Le Monde, 26 juillet 1983) -, c'est prendre le risque de les voir critiquer bien plus vertement un pouvoir qui au mieux les ignore, et a souvent fait preuve de mépris vis-à-vis du monde des idées.

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La gauche au pouvoir n'explique pas à elle seule les succès du FN, bien sûr, mais elle a sa part de responsabilité, et il ne faudrait pas qu'elle s'en exonère sur le dos des intellectuels.

Mutation de la figure de l'intellectuel

Mais justement : qui sont ces « intellectuels » admonestés par le premier Ministre ?

Nous ne sommes plus dans les années 50, 60, 70 ou même encore 80, quand on pouvait se référer avec respect à la figure classique de l'intellectuel public, celui, comme disait Sartre, qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Une autre figure, celle du chercheur en sciences humaines et sociales, s'impose de plus en plus, peut-être moins flamboyante, mais aussi plus solide, car s'appuyant sur des connaissances, des recherches, des enquêtes  approfondies. Cette figure n'est pas déconsidérée par les dérives des médiocres successeurs des grands intellectuels publics, aussi présents qu'ils soient dans le système des médias, ces « faussaires » que dénonce Pascal Boniface (Les intellectuels faussaires, JC Gawsewitch Editeur, 2011). Elle apporte non pas tant des jugements moraux, mais des savoirs établis avec rigueur, ce qui n'interdit évidemment pas le débat.

Sur bien des problèmes de notre temps, la recherche en sciences humaines et sociales apporte des éclairages susceptibles d'éclairer l'action publique : c'est en l'admettant que le pouvoir politique pourrait faire œuvre utile.

Notre pays  a connu en un demi-siècle une formidable mutation, qui n'est pas réductible à une crise, et qui a vu naître à peu près en même temps le chômage, l'exclusion sociale, l'accroissement des inégalités, les « banlieues », l'islam, le FN, la poussée des identités, etc. : le traitement politique de ces questions aurait certainement eu, et aurait encore beaucoup à gagner aujourd'hui à prendre en considération l'apport des chercheurs ayant travaillé sur ces enjeux.

Favoriser le dialogue entre décideurs et chercheurs

Pour aller dans ce sens, les déclarations de principe ne suffisent pas, il faut que se mette en place une culture de la rencontre, de l'échange entre les milieux de la recherche, et ceux de l'action. Que soient créés des lieux où ces milieux peuvent se croiser, se connaître, sans pour autant que chacun perde sa spécificité -le chercheur doit rester un chercheur, le décideur un décideur. Dans d'autres pays, il existe des « think tanks » pour assurer cette fonction, qui n'est guère remplie par ceux qui existent en France.

Les temps, heureusement, ne sont plus aux intellectuels « organiques », caporalisés derrière un pouvoir, un parti ou son leader : si l'on souhaite mobiliser les intellectuels, et plus particulièrement ceux qui relèvent des disciplines des sciences sociales, il faut créer les conditions du dialogue avec eux, et non pas les sommer de se transformer en entrepreneurs de morale ou d'éthique. Beaucoup ne demandent pas mieux. Cela ne veut pas dire que la décision politique sera toujours ou nécessairement adossée sur les analyses des chercheurs -ils le savent bien, ils connaissent les célèbres conférences où Max Weber distingue le savant et le politique, l'éthique de la conviction et celle de la responsabilité. Mais sur le long terme, l'action publique, l'action politique plus généralement, aura tout à gagner à avoir pu se construire en meilleure connaissance de cause.

Associer l'intelligentsia à une politique nouvelle

Laissons donc de côté les médiocres polémiques qui ont suivi les déclarations du premier Ministre : si il souhaite vraiment que les intellectuels sortent de leur « endormissement » politique, il faut qu'il ouvre la voie en prenant les initiatives d'une politique nouvelle, dans laquelle les univers de la recherche en sciences humaines et sociales, et ceux de la décision publique apprennent à se pratiquer mutuellement.

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Les chercheurs ne sont pas responsables de l'existence et des succès du FN, mais leurs analyses auraient pu et pourraient contribuer à y faire face : nous sommes plusieurs à avoir par exemple perçu très tôt l'inflexion stratégique du FN depuis l'élection de Marine le Pen à sa tête, les tensions entre une logique de respectabilité, et des orientations sulfureuses, racistes, antisémites, xénophobes, ses efforts pour conquérir un électorat péri-urbain, fait d' « oubliés » et d'« invisibles », etc. : qu'ont fait de nos analyses les responsables politiques, en ont-ils eu seulement connaissance ? Oublions la tentative de faire des intellectuels de gauche les boucs émissaires des échecs politiques du pouvoir : il y a à retrouver le chemin de relations constructives entre les mondes aujourd'hui dissociés de la production de connaissances, et de l'action.

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