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Économie - La Tribune Région Sud

Yehezkel Ben-Ari, la science comme un art

Photo de Laurence Bottero

Maëva Gardet-Pizzo

Publié le 21 décembre 2018 à 18:11 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:09

Ben Ari

Ben Ari

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Né au Caire, il a étudié à Jérusalem puis à Paris avant de rejoindre Marseille où il a fondé l’Inmed (Institut de neurologie de Méditerranée). Après quoi il a choisi de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Un moyen de vivre sa passion de la recherche comme il l’entend, au hasard des découvertes, bien loin des sentiers battus.

Il raconte la science comme il parle d'art. Ponctuant de gestes énergiques ses paroles pleines de superlatifs. "Nous avons créé une carte 3D du cerveau à la naissance d'une beauté !", s'émerveille-t-il, plissant légèrement les yeux. "Je suis très sensible à la beauté des choses en science. Malheureusement elle est souvent rigide, sans élégance. Il est rare que je sorte d'une conférence en me disant que j'aurais aimé être à la place de celui qui a fait la découverte. La technique est très bon serviteur mais mauvais décideur".

Pour cet amateur d'art - il a paré l'Inmed qu'il a créé de nombreuses œuvres et s'est lui-même essayé à la sculpture plus jeune - la beauté se mérite. "Depuis cinq siècles, les grandes découvertes se sont faites en dehors des circuits, à l'image de la théorie de la relativité d'Einstein". Et de regretter : "Il n'aurait jamais pu publier aujourd'hui", s'agaçant des lourdeurs administratives et du système de financement par projet. Car c'est bien hors des sentiers battus que Yehezkel Ben Ari a pu développer son concept plein de promesses pour les personnes atteintes de maladies neurologiques.

La grossesse : moment de tous les dangers pour le cerveau

Etudiant, il s'intéresse au cerveau, cet organe si complexe avec son million de milliards de connections. Il faut dire que la complexité fait très tôt partie de sa vie, né au Caire d'une famille juive dans laquelle on parle hébreux, arabe et français, scolarisé dans une école catholique tout en ayant "un peu de Coran dans le dos". "A partir de là, on peut aborder les choses compliquées".

En 1986, il est nommé directeur d'unité de l'Inserm dans une maternité à Paris, se passionnant pour la grossesse et la construction du cerveau in utero. Il succède alors à Alexandre Makouski, "le premier à avoir compris qu'il faut protéger les femmes enceintes parce que la grossesse est la période de tous les dangers". Il part d'un premier principe : les mécanismes du cerveau adulte ne sont pas les mêmes que ceux du cerveau in utero. Puis il développe une thèse : si le bébé subit des agressions in utero - consommation d'alcool, exposition aux pesticides-, cela perturbe les migrations de neurones et certains resteront, de manière irréversible, immatures. C'est le concept de "neuro-archéologie" : de mauvaises fondations entraînent, par une cascade d'événements, des dégâts à plus ou moins long terme. Ce concept lui permet de constater que les personnes autistes présentent dans leurs neurones un taux de chlore plus important que les autres, signe d'une maturation altérée.

Une molécule et deux startups

De ce postulat, il imagine un traitement qui bloquerait les courants électriques immatures, mais pas les autres. Or une molécule a cette propriété : la bumétonide, fabriquée depuis cinquante ans contre l'hypertension. "Elle bloque un des principaux importateurs de chlore dans les cellules" et pourrait donc réduire les effets de l'autisme.

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En 2012, il crée Neurochlore pour développer un tel médicament, un sirop en l'occurrence. La molécule étant bien connue, il gagne du temps et obtient le financement d'un investisseur newyorkais. Deux millions d'euros. Puis ce sont les laboratoires Servier qui rejoignent la partie, prenant en charge les essais cliniques. Essais qui viennent d'être lancés auprès de 400 enfants. De quoi constituer "un magot important" que le chercheur compte mettre à profit de sa passion première : la recherche exploratoire. C'est alors qu'il crée une seconde startup, B&A Therapeutics. Il s'agit cette fois de proposer un traitement contre la maladie de Parkinson, se servant des mêmes postulats que pour l'autisme. "Il y a une liste à la Prévert de maladies neurologiques et psychiatriques qui répondent au même principe : traumatismes crâniens, schizophrénie..."

L'entrepreneuriat comme moyen de s'émanciper

Deux entreprises à son actif donc, mais à 75 ans, Yehezkel Ben Ari ne compte pas s'arrêter là. "L'idée, c'est que l'on teste des choses. Si ça marche, on passe aux essais, on obtient de l'argent et on fait de nouvelles recherches. Faire du fric pour comprendre", résume-t-il. Un moyen de pallier les difficultés de financements en matière de recherche.

"Depuis deux ans, j'exerce un métier qui n'est pas le mien", observe le chercheur nouvellement entrepreneur tout en se réjouissant : "Cette découverte sur l'autisme a été un cadeau des cieux qui m'a permis d'être indépendant et de ne pas finir comme un vieil émérite qui compte les mouches. Ici, on fait ce qu'un chercheur doit faire : explorer, découvrir des mondes que l'on ignore".

Dans sa lancée, il aimerait prochainement ouvrir une troisième entreprise et « fabriquer une nouvelle molécule qui fait la même chose que la bumétonide mais qui ne soit pas générique ». Sorte d'"aspirine pour les maladies neurologiques et psychiatriques". L'intérêt : pouvoir la breveter et en réduire les effets secondaires. "Nous y travaillons depuis quatre ans et avons réalisé de nombreux tests". La molécule pourrait être mise sur le marché d'ici cinq à sept ans.

"A mon âge, j'ai envie de m'amuser"

Plus que d'explorer des contrées inconnues, Yehezkel Ben Ari voudrait également donner une forme architecturale à sa conception de la recherche en créant un institut privé dans le campus de Luminy. Un lieu où cohabiteraient recherche fondamentale, biotechs et vulgarisation à destination des profanes. Le tout dans une construction écologique avec récupération d'énergie. Un projet pour lequel il assure notamment recevoir le soutien d'Aix-Marseille Université.

Pourquoi construire un tel lieu à Marseille ? "Je suis du Sud, même si j'ai passé le plus clair de mon temps à Paris. Mais là-bas, je n'y serais pas arrivé. C'est trop snob. Tandis qu'ici, on me soutient. Et l'environnement en vaut la peine. Je ne parle pas que des odeurs, de la mer et du soleil, je parle aussi du campus qui est très riche, notamment au niveau des immunothérapies. On est bien ici !" lance-t-il assis au fond de son siège, mains derrière la tête.

Mais il prévient : il veut poser la première pierre en 2019 pour une construction achevée en 2021. "Sinon je pars à New York ! Le temps presse. Je n'ai pas de temps à perdre. A mon âge, j'ai envie de m'amuser".

Maëva Gardet-Pizzo

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