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Économie - La Tribune Région Sud

La smart city peut-elle être catastrophique ?

Photo de Laurence Bottero

Laurence Bottero

Publié le 22 mars 2019 à 18:52 - Mis à jour le 22 mars 2019 à 18:58

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le catastrophisme est le sujet du second colloque organisé le 25 mars par la Chaire Smart City et philosophie au sein de l'Université Côte d'Azur dont Laurence Vanin est titulaire. Est-il possible de tout prévoir ? Comment faire de la ville intelligente une ville heureuse ? Digital, environnement, entreprise… comment anticiper ?

La Tribune - Pourquoi avoir choisi le thème du catastrophisme pour ce second colloque que vous organisez dans le cadre des activités de la Chaire Smart City : Philosophie et éthique ?

Laurence Vanin - Ce sujet fait suite au premier colloque qui s'est tenu au mois de décembre et qui portait sur la "Smart City, une autre lecture de la ville". Il était alors question par le prisme de la transdisciplinarité de préciser le concept de smart city à partir de différents champs de narration. Pour faire suite à ce thème, je souhaitais que nous puissions envisager ce que serait une smart city "ratée" c'est-à-dire qui manquerait ses promesses et deviendrait un lieu où il ne ferait pas bon vivre, un haut-lieu de la technologie, froid, austère, sans âme. Anticiper sur la smart city, mieux la penser pour mieux la construire, c'est aussi avoir recours au scénario catastrophe ! Mais peut-on envisager l'impossible et se préparer à l'impensable ? Nous connaissons les défis que souhaite relever la smart city : rompre avec le gaspillage énergétique, se soucier de la protection de l'environnement, tenter de se prémunir du risque de catastrophes naturelles.... Néanmoins anticiper et réfléchir à partir d'une logique du pire peut-il permettre de créer une smart city invincible ? D'autant qu'il s'agit aussi d'intégrer des technologies de pointes et de réunir dans cet espace connecté et intelligent un ensemble de potentialités dont la combinatoire va produire des effets et des changements de paradigmes sociaux tels qu'il est difficile de pouvoir tous les imaginer ou encore d'en prévoir les effets. Ainsi comme le précise Jean-Pierre Dupuy que j'avais sollicité pour qu'il intervienne au colloque mais qui était retenu pour une autre conférence à Rome : "rendre crédible la perspective de la catastrophe nécessite que l'on accroisse la force ontologique de son inscription dans l'avenir. Les souffrances et les morts annoncées se produiront inévitablement, tel un destin inexorable. Mais si l'on réussit trop bien à convaincre le monde que c'est le cas, on aura perdu de vue la finalité de cet artifice, qui est précisément de motiver la prise de conscience et l'action afin que la catastrophe ne se produise pas..." Ce qui permet de comprendre que le scénario catastrophe peut avoir son utilité pour envisager et penser la ville du futur. Mais il importe aussi d'être vigilant car surfer sur les peurs ne suffit pas pour envisager la fabrique de  "l'à-venir", il nous faut aussi comme Albert Camus sortir de l'absurde et "s'imaginer Sisyphe heureux".

La Smart City est-elle forcément heureuse ?

La tentation du bonheur est aussi liée comme le disait les Anciens à la possibilité de la bonne ou mauvaise fortune. Il nous faut donc admettre une part de hasard dans l'accès au bonheur. Certains philosophes pensent d'ailleurs que le bonheur est une affaire privée et donc ne dépend pas de la vie en société. Toutefois le bonheur découle également de ce que chacun place à l'horizon de ses choix et de ses actes pour les uns les plaisirs, pour les autres des biens matériels, des richesses, pour d'autres encore des Valeurs. Pascal l'a souligné certains trouvent leur bonheur à faire la guerre alors que d'autres le trouvent dans les divertissements. La smart city se présente comme un habitat et ce sont les hommes qui la peupleront qui seront à même de lui donner du sens. Le bonheur ainsi pensé est une des possibilités de la smart city si l'argent, la prouesse technique ou encore les enjeux du pouvoir ne viennent ternir la capacité collective du vivre ensemble si l'homme connecté dans ses échanges ne gagne en humanité. Ainsi les smart cities seront ce que les habitants en feront. C'est pourquoi ici, le scénario catastrophe trouve ses limites car il est difficile de tout penser, pressentir ou imaginer sans se heurter aux limites même de la raison de tout rationnaliser y compris l'irrationnel. Heidegger aimait à rappeler que l'homme ne devait s'aliéner à la technique. La présence de robots de compagnie, les avancées de l'IA, l'intensification du pouvoir des "datas" sont autant de préalables dont nous parlons mais dont nous ne connaissons pas encore la réelle portée puisque nous n'en sommes qu'au balbutiement de l'usage des techniques et que la révolution technologique et numérique impacte tous les domaines. La cité est donc en cours de mutation mais les désirs des hommes vont-ils muter aussi ? A en croire l'évolution des techniques les uns voient dans le transhumanisme la clé du bonheur, d'autres la trouvent dans l'altruisme, le travail ou encore dans un retour à la nature... "Le bonheur est dans le pré" comme aime à le dire le poète. Aussi le catastrophisme est aussi un moyen détourné de s'interroger sur la finalité de la Smart City : le bonheur ou le mythe de l'invincibilité ?

Penser le catastrophisme, est-ce penser une smart city sans risque ?

Sans doute, l'impératif de l'anticipation couplé à celui de la responsabilité permettent de méditer la réduction des risques. La prévention et le principe de précaution favorisent la diminution d'une partie des risques mais pas tous car il reste toujours l'impensable, l'impossible possibilité. D'autant que dans le risque naturel, les éléments sont incontrôlables. Il est bien ardu de s'imaginer à terme la puissance d'un tsunami ou encore la violence d'un séisme tant que l'événement n'a pas eu lieu. Néanmoins nous pouvons nous interroger : l'imaginaire qui tend à présenter le chaos, la chute, l'anéantissement à travers un récit pessimiste n'est-il qu'un mythe ou une alternative à la prévention ? En quoi le catastrophisme propose-t-il une vision éclairée de ce qui "a déjà eu lieu" en projetant des désirs et des craintes sur l'à-venir ? Dès lors c'est dans le cadre d'une ville résiliente ou d'une philosophie de la résilience que peut s'inscrire une démarche intellectuelle d'anticipation susceptible de répondre aux événements futurs. La grande question demeure alors : pouvons-nous tirer des leçons du passé. Là encore intervient la philosophie en termes de mesure et de sagesse cette fois-ci. Car il appartient aussi aux hommes de porter sur leurs actes la pleine conscience d'une éthique de la décision.

Laurence Bottero

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