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Économie - La Tribune Région Sud

Sakina M’Sa et le pouvoir de la mode

Maëva Gardet-Pizzo

Publié le 19 février 2020 à 18:41 - Mis à jour le 19 février 2020 à 18:43

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Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

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Après avoir fait ses classes à Marseille, cette créatrice de prêt-à-porter s’est imposée sur la scène mondiale. Pour ses productions bien sûr, mais aussi pour son combat pour une mode responsable, durable et solidaire, aux antipodes de la fast fashion qu’elle n’hésite pas à comparer à une forme d’obscurantisme.

La mode a un pouvoir. Elle parle de nous, elle parle pour nous. Elle peut inclure comme elle peut exclure. Sakina M'Sa en paie très tôt les frais. Adolescente marseillaise, elle a quitté les Comores d'où elle est originaire à l'âge de sept ans. Issue d'un milieu modeste, elle ne peut se draper de vêtements de marque ni en changer tous les jours comme le font ses camarades. Mise de côté, elle se réfugie auprès de la bande de punks de la cour de récréation. Elle subit alors les regards réprobateurs et se rend compte "qu'un vêtement, aussi superficiel soit-il, a un impact sur des amitiés de longue date. Le vêtement a un pouvoir. Il fallait que je travaille là-dedans".

Elle muscle son imagination en customisant les tenues de sa bande. Un jour, elle lit dans Le Provençal que la femme du maire de Marseille, Maryline Vigouroux, ouvre une maison de la mode. Elle prend son téléphone et l'invite à son premier défilé, au collège. Elle a 14 ans. "Elle est venue, ça m'a toujours épatée !" s'amuse-t-elle. C'est le début d'une grande amitié qui lance sa carrière puisqu'elle devient une des premières boursières de l'Institut de la mode. Elle y fait ses armes avant de rejoindre Paris. "C'était important pour moi d'y aller parce que la concurrence est plus rude et cela me permettait de me remettre en cause pour me dépasser".

Donner une seconde chance aux tissus... et aux personnes

Ses créations reflètent son histoire. Le bleu y est très présent. Il raconte ses souvenirs de l'Océan indien, des Comores où elle traînait avec d'autres enfants, partageant des valeurs de solidarité. Elle s'amuse à confectionner des robes aux nombreuses découpes. "Cela me vient de l'aspect bigarré de la rue longue des Capucins", cette rue qui mène au très multiculturel quartier de Noailles, à Marseille.

Les tissus, ce sont bien souvent de la récup', des chutes des maisons de haute couture. Car Sakina M'Sa abhorre le gaspillage, la mode qui habille l'humain en détroussant la planète. Si la mode peut changer le regard que l'on porte sur celui qu'elle couvre, elle peut aussi changer le monde, elle en est convaincue.

Un potentiel qu'elle observe de très près dans les ateliers Tissu social organisés dans une cité de Bagnolet, en Seine Saint-Denis, auprès de jeunes décrocheurs auxquels elle veut transmettre sa passion. Ou encore auprès de ces chômeurs de longue durée qui retrouvent une seconde chance dans son entreprise d'insertion à Barbès. "La mode agit sur l'estime de soi. C'est valorisant de toucher de belles soies". Autant, ou presque, que de les porter. A la prison de Fleury-Mérogis, elle organise des défilés pour redonner confiance aux femmes incarcérées, en leur permettant d'enfiler, le temps de quelques heures, de belles robes de soirée.

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Une mode éclairée

Une dignité retrouvée qui doit valoir pour toutes les petites mains de la chaîne de production. Sakina M'Sa est une pionnière de la mode responsable à l'heure de la mal-fringue, de l'essor des grandes chaînes et de leurs vêtements à obsolescence programmée, fabriqués dans des conditions de travail particulièrement rudes. "J'ai toujours cherché à être dans ce pas de côté". Un pas de côté qui, aujourd'hui, prend l'allure d'une tendance de fond valant pour la mode comme pour l'alimentation. Sakina M'Sa s'en réjouit. Pour répondre à cette offre, elle créé Front de mode, un magasin qui réunit une cinquantaine de créateurs sensibles à cette notion de mode durable.

Et plus que de mode durable ou responsable, elle aime à parler de "mode éclairée". "Aux Comores, quand j'entendais les adultes parler de la France, j'avais le sentiment qu'ils étaient en admiration pour ce pays des Lumières où la science a vaincu l'obscurantisme". Et de comparer : "L'obscurantisme, c'est la fast-fashion. Il faut éclairer chaque personne dans la chaîne de valeur, offrir le respect à chaque individu, en toute transparence ".

Une lumière qu'elle veut rétablir grâce à une campagne de crowdfunding lancée récemment. Baptisée "Sweet-pull ecofrenchy", l'opération consiste à fabriquer localement un pull pour un prix de 139 euros, dans la transparence la plus totale. "On explique d'où vient le coton, sur quelles terres il pousse, où et comment il est teint, combien chacun gagne, moi y compris, quelle marge est réalisée..." Le pull est fabriqué à Riorges, dans la Loire, dans une région où le textile faisait autrefois vivre de nombreuses familles, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. "Notre défi est d'en vendre le plus possible pour éduquer les nouvelles marques, les nouvelles générations. Avec une méthode clé en main, on leur montre que c'est possible".

Une transparence qui redonne du pouvoir aux producteurs de matières premières, aux ouvriers du textile, aux créateurs mais aussi, en bout de chaîne, au consommateur pour qui acheter devient un acte politique, au service d'une société plus juste.

Maëva Gardet-Pizzo

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