« En Corse, l’État n’a été réactif que lorsqu’il a été bousculé ! » (Jean Baggioni)

ENTRETIEN. Engagé en politique à l’âge de 19 ans, plus jeune maire de Corse à 25, conseiller général, premier président du Conseil exécutif de Corse (de 1992 à 2004), député européen, Jean Baggioni demeure une grande figure politique de l’île. « La Corse passionnément », qu’il publie ce jeudi 16 novembre, n’est pas le livre de son bilan ou de ses mémoires d’élu libéral, mais le témoignage des étapes marquantes de son parcours de militant culturel et de responsable politique…
(Crédits : Christian Buffa)

LA TRIBUNE - Comment le jeune enseignant que vous étiez est-il entré en politique ?

JEAN BIAGGIONI - Bien avant de devenir enseignant puis inspecteur de la Jeunesse et des Sports, je suis entré en politique au moment des événements de mai 58 quand, à Alger puis en Corse, des hommes ont réclamé le retour du général De Gaulle. C'était pour moi l'engagement passionné derrière celui que nous considérions comme le sauveur de la Patrie. À 20 ans, servir un homme qui, de son vivant, était déjà dans l'Histoire de France, c'était exaltant.

Vous avez toujours appartenu à la famille libérale. Quelle a été votre réaction quand, en 1982, la Corse a été dotée d'un statut particulier ?

En tant qu'élu de droite, j'aurais pu stigmatiser l'initiative d'un gouvernement de gauche. Mais je dois reconnaître que Gaston Defferre, Premier ministre de l'Intérieur de François Mitterrand, a été l'initiateur d'une décentralisation sans précédent et d'une évolution institutionnelle de progrès. Je suis entré à l'Assemblée de Corse sous la bannière libérale pour servir ce nouveau statut, quand bien même les clivages politiques m'éloignaient de ses concepteurs.

Dix ans plus tard, à la faveur du statut Joxe, la Corse a son propre gouvernement, appelé conseil exécutif, dont vous êtes le premier président. Une aventure pour vous ?

Vous ne croyez pas si bien dire ! Une fois la loi de mai 1991 promulguée, s'est tenue l'élection de l'assemblée territoriale. Bras droit de Jean-Paul de Rocca Serra, figure tutélaire de la droite corse, j'ai été élu président du Conseil exécutif contre toute attente puisque c'était la gauche qui avait conçu le projet. À l'époque, personne d'autre que moi en France ne portait ce titre. C'était si étrange que les ministres ne me connaissaient pas, ils ignoraient tout de ma fonction et de la nouvelle administration de la Corse. Moi-même, je ne succédais à personne, je n'avais ni archives, ni nouveaux moyens humains ou matériels. Je suis parti d'une page blanche pour inventer le périmètre de ma fonction. Par ailleurs, pour la première fois de son histoire, la Corse était dotée d'un pouvoir bicéphale. Jean-Paul de Rocca-Serra, réélu président de l'Assemblée, conservait son personnel, ses murs, ses meubles et, pensait-il, ses prérogatives passées. Or, le statut transférait l'ensemble des compétences au président du Conseil exécutif es-qualité. Mais c'était mon ami et je ne voulais pas le bousculer. Il m'a fallu agir patiemment, avec diplomatie et affection, pour faire reconnaître progressivement mes besoins, mon autorité et mon rôle. Et ce, sans que personne ne se rende compte à l'extérieur que cette dualité institutionnalisée pouvait engendrer le moindre problème ou le moindre ressentiment.

Pendant douze ans, vous gouvernez une Corse minée par la grande criminalité et la violence politique destructrice et meurtrière. Peut-on gérer, développer, équiper un territoire dans un contexte aussi explosif ?

C'était déjà politiquement très compliqué. Paul Quilès, ministre de l'Intérieur du gouvernement de gauche, refusait de me voir. En 1993, à la faveur du basculement de majorité à l'Assemblée nationale et de la cohabitation, Charles Pasqua lui a succédé. Je lui ai dit lors de sa venue dans l'île : « Vous nous avez donné un prototype, mais sans la clé de contact ni le carburant. » Dans la foulée, j'ai fait adopter par l'Assemblée de Corse le Plan de Développement de la Corse qui définissait nos objectifs et les moyens pour les atteindre. L'État, notre partenaire, s'est borné à ne transférer que les moyens qui existaient avant le statut, rien de plus. Sans budget et sans ressources humaines supplémentaires, je ne pouvais faire que moins bien. Je me suis battu pied à pied, j'ai recruté du personnel compétent et je me suis orienté vers l'Europe. Mais pour en revenir à votre question, rappelons que le statut avait été accordé pour faire taire les bombes et ma mission consistait à masquer les insuffisances et à montrer que j'étais à même de proposer des solutions susceptibles d'améliorer le sort des Corses. Que le peuple souverain m'ait reconduit dans mes fonctions atteste sans doute d'une certaine réussite de la politique que j'avais conduite.

Vous vous êtes orienté vers l'Europe en quête de nouveaux moyens, dites-vous. Quel rôle avez-vous tenu dans la reconnaissance des îles par l'Union ?

Au moment du Traité de Rome, en 1957, contrairement à l'Espagne avec les Baléares ou à l'Italie avec la Sardaigne et la Sicile, la France ne peut pas faire reconnaître la Corse, car le concept même de région n'existe pas. Élu député européen sur la liste du RPR en 1994, la Commission des îles de l'Union, en mon absence et bien que non candidat, m'élit à sa tête à l'unanimité sur proposition du communiste Paul Vergès, président de La Réunion. Pendant les cinq années qui séparent le traité de Maastricht de celui d'Amsterdam, je multiplie les sollicitations, le président Chirac, Michel Barnier, Jacques Santer, président de la Commission européenne, Romano Prodi et quelques autres qui acceptent d'intégrer dans leur réflexion la reconnaissance du fait insulaire puis, l'exigence de compenser les handicaps de l'insularité. En même temps, je créais une antenne de la Région Corse à Bruxelles...

Que vous inspire le projet d'inscription de la Corse dans la Constitution et l'octroi d'un statut d'autonomie ?

Disciple de l'autonomie de gestion, je pense que bien des problèmes dénoncés comme rédhibitoires peuvent être résolus à droit constant. Toutefois, je ne rejette pas le concept d'autonomie, mais j'y mets pour préalable une double évaluation, celle, objective et critique, des politiques en cours et celle, prospective, de ce qui découlerait d'une énième évolution institutionnelle. On pourrait ainsi mesurer la distance qui sépare l'avancée de l'aventure. Quant à inscrire la Corse dans la Constitution, pourquoi pas ! Si l'appartenance à l'ensemble républicain est garantie et si le droit aux adaptations législatives, justifié par les contraintes particulières à l'insularité, lui est reconnu.

Avec le recul, vous n'avez pas le sentiment que tout ce que l'État peut consentir à la Corse, elle le fait à contrecœur et contre sa nature jacobine ?

Il faut hélas reconnaître que l'État, par nature frileux dans la dévolution de compétences aux régions, n'a été véritablement à l'écoute de la Corse que sous la pression de la violence clandestine, des drames parfois. Il n'a été réactif que lorsqu'il a été bousculé, poussé dans ses retranchements. Mais ses solutions ont été insuffisamment réfléchies et adaptées pour résoudre les problèmes. Sinon, on n'en ferait pas un inventaire aussi fourni aujourd'hui.

Emmanuel Macron a-t-il la carrure nécessaire pour mettre un terme à ces décennies de relations conflictuelles entre la Corse et Paris ?

Les élus nationalistes de la Corse lui faciliteraient la tâche s'ils n'étaient pas aussi divisés entre eux. Au lieu du consensus espéré, le président de la République est confronté à des divisions et des querelles intestines qui affaiblissent sa position devant les sénateurs et les députés dont le vote des trois cinquièmes est requis pour parvenir à la révision constitutionnelle.

De quoi êtes-vous le plus fier ?

De la rupture avec une vieille tradition, celle qui voulait que le pouvoir en place octroie prioritairement ses subventions aux maires acquis à sa cause. Le fait du prince. J'ai décidé de m'affranchir de cette prérogative en créant, malgré l'avis réservé de ma propre majorité, quelque chose de radicalement nouveau : un règlement d'aide aux communes. Il a amené une notion d'équité et de justice à la répartition des moyens. L'idée a été reprise par d'autres Régions de France.

Et votre principal regret ?

L'absence d'approfondissement aux relations que j'avais bâties avec l'Europe. J'ai ouvert un chantier qui a été abandonné et j'aurais aimé qu'il fût poursuivi...

Comment aimez-vous imaginer la Corse dans vingt ou trente ans ?

Une Corse qui ne soit plus assujettie à cette fuite en avant au rythme d'une évolution institutionnelle tous les dix ans. Nous sommes des Méditerranéens, davantage portés à la culture de la revendication et de la contestation qu'à la plénitude de la réalisation et de la satisfaction. L'idéal serait de la voir enfin emprunter le chemin pacifié de la construction collective.

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Commentaire 1
à écrit le 16/11/2023 à 16:56
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On ne bouscule pas l'Etat; le gouvernement ou un ministre, peut-être.

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