LA TRIBUNE - Que révèlent les crises épidémiques qui nous frappent sur notre rapport au monde vivant et sur les liens qu'il nous faut faire avec notre agriculture et notre alimentation ?
ELISABETH CLAVERIE DE SAINT-MARTIN, directrice générale déléguée à la recherche et à la stratégie du Cirad - Du point du vue du Cirad, cette crise épidémique était possible, les risques étaient présents. Nous qui travaillons sur les maladies animales, qui sont à l'origine de 75 % des nouvelles maladies infectieuses chez l'être humain, nous savions que certaines de ces maladies pouvaient passer à l'Homme. Nous avions constaté grâce à nos activités, en Asie du Sud-Est notamment, beaucoup d'émergences de maladies nouvelles dans des zones où les modes d'agriculture et les modes de contact entre les animaux sauvages et l'Homme ont changé. L'enseignement principal de cette pandémie, c'est que l'adoption de modes de production plus durables est une urgence ! L'agroécologie n'est pas un rêve inatteignable... Et cela va de pair avec notre mode de consommation, ce que nous mangeons. On a pris l'habitude de penser séparément, mais même si ça a été utile à un moment donné, il faut arrêter de travailler en silo : on ne peut pas travailler sur les systèmes alimentaires sans regarder la biodiversité ou le climat, et inversement. Santé des écosystèmes, santé humaine et animale sont liées.
Que nous dit la crise Covid sur cette urgence à modifier nos modes de production agricole ?
Du point de vue des zoonoses, on a sous-investi tous les réseaux de surveillance. Au Cirad, nous en avons construit depuis longtemps mais nous avons du mal à les financer pour en assurer la pérennité. Il faut un changement de politique, des financements pérennes, savoir qui finance, et bien comprendre qu'il n'y a pas de frontières pour un virus. Il faut mettre tout ça dans un pot commun pour avoir la taille pertinente et réinvestir la prévention au niveau politique. La 2e chose, c'est qu'en dépit de toutes les controverses, il faut se saisir de la question de la biodiversité : quel nouveau rapport voulons-nous établir avec la biodiversité pour la protéger et pour nous protéger ? Car notre relation à la biodiversité nous amène à des prises de risque de santé globale qu'il faudra traiter. Il y a deux cultures scientifiques au Cirad : celle de la biodiversité génétique des semences au service de l'Homme - et ça coûte de l'argent de l'étudier et de la conserver - et celle de la protection de la biodiversité naturelle ou sauvage. En effet, l'agriculture est le premier facteur de destruction de la biodiversité sauvage, selon le rapport de l'IBPES, avec la question de ce que nous laissons aux générations futures. Nous pensons qu'il faut considérer les deux, même si ce n'est pas toujours facile.