Un an de crise : "Il faut repenser l'alimentation durable à l'aune de l'inclusion sociale"

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La crise sanitaire a remis la question alimentaire, ses acteurs, ses filières, son organisation, au centre des préoccupations des citoyens. C'est donc aussi le bon moment pour reprendre la co-construction d'un système nouveau, estime Nicolas Bricas.
"La crise sanitaire a remis la question alimentaire, ses acteurs, ses filières, son organisation, au centre des préoccupations des citoyens. C'est donc aussi le bon moment pour reprendre la co-construction d'un système nouveau", estime Nicolas Bricas. (Crédits : Reuters)
ENTRETIEN. La paupérisation d'une partie de la population met à mal les préoccupations sur la durabilité de l'alimentation. Pour éviter éviter un délitement de la société et une perte d'adhésion aux valeurs écologiques, il est indispensable de co-construire un projet alimentaire sociétal mobilisant tous les citoyens, met en garde Nicolas Bricas, socio-économiste de l'alimentation au Cirad, le centre de Coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

LA TRIBUNE - Quel est le principal changement que la crise sanitaire vous semble avoir déclenché dans le secteur agroalimentaire français?

NICOLAS BRICAS - Le phénomène le plus important est à mon avis le fort accroissement de la précarité alimentaire. Le pouvoir d'achat de beaucoup de gens, déjà très faible avant la crise, s'est effondré à cause du ralentissement de l'activité économique et de la perte de revenus qu'il a engendré. C'est par exemple le cas pour les personnes qui travaillent dans la restauration, dans le spectacle, etc. Le nombre de citoyens qui se retrouvent ainsi en grande difficulté pour continuer de se nourrir normalement s'est accru: la forte augmentation de la demande d'aide alimentaire en témoigne. L'ensemble de la classe moyenne inférieure a d'ailleurs dû revoir sa consommation, en s'orientant vers une alimentation moins chère.

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C'est un phénomène qu'on doit garder à l'esprit dans toute discussion autour de la transformation des systèmes alimentaires, car c'est un motif d'inquiétude. Les préoccupations sur la durabilité de l'alimentation, qui impliquent souvent une hausse du prix des aliments, sont en effet potentiellement mises à mal par cette paupérisation silencieuse. L'offre a de nouveau tendance à s'orienter vers une production à très bas coûts, qui ne peut toutefois garantir ni des revenus corrects aux producteurs ni la protection de l'environnement.

Les récentes négociations commerciales montrent d'ailleurs un retour en force de la logique du prix, qui pourtant tire l'ensemble du secteur vers le bas... Est-ce que ce phénomène s'inscrit dans ce contexte ?

Oui, car la grande distribution est très attentive à sa nombreuse clientèle qui, lors du choix des aliments, regarde en premier lieu les prix. Elle se fait donc l'écho de la paupérisation d'une partie de la population, en essayant de tirer les prix vers le bas, bien qu'au détriment d'autres acteurs du système alimentaire.

Depuis la crise, un nombre croissant de consommateurs semblent pourtant s'être passionnés pour la transition vers une alimentation plus durable, en plébiscitant le bio et les circuits courts.

Oui car, à l'opposé des gens dont les revenus ont été pénalisés par la crise, une partie de la population a non seulement gardé un niveau d'activité normal, mais a aussi plutôt épargné en conséquence de la réduction des voyages, des sorties, etc. Son pouvoir d'achat a ainsi augmenté, en même temps que sa sensibilité sociale et environnementale. Bien que croissante et très médiatisée, cette population ne représente toutefois qu'une partie limitée de l'ensemble des Français. Il faut rappeler que deux tiers des Français ont un niveau de vie mensuel inférieur à 2.000 euros par personne. La disparité des situations en ressort renforcée, avec un risque de fracture sociale. La majorité silencieuse qui jongle avec les fins de mois souffre d'ailleurs de ne pas pouvoir accéder aux produits bio ou de proximité, et c'est justement de ce sentiment d'exclusion que découlent parfois certaines critiques vis-à-vis de la transition durable.

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Cette polarisation va-t-elle pouvoir se réabsorber une fois la crise passée?

Je ne suis pas convaincu qu'on pourra revenir durablement au monde d'avant, mais plutôt qu'on assistera à d'autres crises climatiques, politiques, ou sanitaires, séparées par des périodes de rémission. Cela doit justement nous conduire à penser autrement la question de l'inclusion sociale et de la solidarité: non plus comme forme de charité, mais comme destin commun. Nous devons aller vers des politiques dans lesquelles on s'interroge sur les effets de chaque action en termes de marginalisation d'une partie de la population. De la même façon qu'on évalue toute mesure en fonction de ses effets sur l'environnement, il faut désormais qu'on l'évalue aussi sous ce prisme. Il ne s'agit donc plus de lutter contre la précarité alimentaire en la compensant par le don d'aliments ou d'argent, mais de lutter contre la précarisation en repensant notre société de demain de manière à intégrer tout le monde. Le risque sera sinon de devoir faire face à une fracture croissante.

La transition durable de l'alimentation est-elle donc foncièrement remise en cause par ces effets de la crise?

Ce qui est sûr, c'est quelle doit aussi être repensée dans une mécanique d'inclusion sociale générale, permettant à tout le monde, et non pas seulement à une élite éduquée et à fort pouvoir d'achat, d'en faire partie. Il s'agit d'accentuer la préoccupation sociale dans les questions de durabilité, jusqu'à présent traitées seulement sous l'angle environnemental. Si cela a pu s'expliquer en raison de la gravité et de l'urgence de la crise écologique, la crise sanitaire nous rappelle à quel point le volet social est aussi fondamental afin d'éviter un délitement de la société et une perte d'adhésion aux valeurs écologiques.

En matière alimentaire, la question sociale a néanmoins été abordée jusqu'à présent sous l'angle du partage de la valeur, notamment avec les agriculteurs, dont beaucoup sont aussi en situation de précarité...

Effectivement, les agriculteurs sont très mal rémunérés, alors que quelques entreprises en aval de la production s'accaparent la valeur ajoutée en s'octroyant des profits gigantesques. Mais la crise a également révélé d'autres nombreux emplois à très faible qualification et très mal rémunérés sur lesquels l'ensemble du système alimentaire est bâti, et qui permettent que notre alimentation ne soit pas chère. C'est le cas tout d'abord de la main-d'oeuvre agricole qu'on importe de l'étranger, qui est surexploitée et dont le caractère indispensable a été révélé par le premier confinement, lorsqu'elle a été bloquée au-delà des frontières. Mais c'est aussi le cas des travailleurs des abattoirs, des transporteurs, des manutentionnaires, des livreurs, des salariés des restaurants et des supermarchés... Cela participe de la question sociale à laquelle il va falloir désormais être plus attentifs.

Mais mieux rémunérer ces emplois n'impliquerait pas justement une hausse des prix alimentaires?

Oui, la réintégration dans la valeur des aliments d'externalités environnementales et sociales qu'on ne payait pas auparavant va inévitablement causer une hausse des coûts. Une alimentation bon marché est possible seulement au prix d'une dégradation de l'environnement et d'une précarisation des conditions de travail. Mais c'est seulement en faisant adhérer toute la société à la nécessité d'intégrer aux prix ces externalités qu'on pourra véritablement amorcer un changement du système.

Alors, comment intégrer ces externalités négatives dans le cadre de politiques alimentaires pourtant inclusives ?

La condition est l'existence d'un véritable projet sociétal, mobilisant tous les citoyens, autour de la construction d'un système alimentaire différent. La Convention citoyenne pour le climat -qui comptait aussi des personnes en situation de précarité- l'a en effet montré: dès lors que les citoyens sont informés et prennent conscience des conséquences de l'externalisation des coûts environnementaux sur laquelle se fonde notre système économique, ils se persuadent de la nécessité d'accepter des prix plus élevés pour un certain nombre de biens.

En termes de pouvoir d'achat, d'ailleurs, quelques marges de manœuvre existent même pour les citoyens les moins aisés: adhérer au flexitarisme par exemple, qui consiste à réduire un peu la consommation de viande pour en accroître la qualité, augmenter la part du budget consacrée à l'alimentation par rapport à d'autres biens, réduire le gaspillage, etc. Mais de tels choix ne peuvent s'inscrire que dans un projet de société inclusif.

La construction d'un système alimentaire nouveau semble d'ailleurs mobiliser les citoyens: aujourd'hui, pour beaucoup de gens, penser l'avenir passe par l'alimentation. Ainsi, en septembre dernier, la région Occitanie a organisé une convention citoyenne dont les questions (notamment, comment améliorer le bien-être individuel et collectif, comment réduire la fracture territoriale et sociale, et comment redonner confiance dans la société et ses institutions) ne portaient absolument pas sur l'alimentation. Dès la première réunion, ces 100 citoyens ont pourtant parlé de cela.

Les États généraux de l'alimentation, qui visaient justement à élaborer un tel projet commun, et la loi Egalim qui les a suivis, semblent pourtant avoir été un échec...

Ils ont aussi été un moment de débat multi-acteurs vraiment intéressant, qui a permis un dialogue jusqu'à ce moment inédit entre, par exemple, associations environnementales et professions agricoles. Mais il est certain que, aujourd'hui, le rapport entre les forces économiques est plutôt favorable aux acteurs qui veulent s'engager dans la transition le plus lentement possible pour avoir le temps de s'adapter, plutôt qu'à ceux qui souhaitent une accélération du changement en raison de l'urgence environnementale et sociale.

C'est donc au changement de ce rapport de forces qu'il faut travailler. Dans le système alimentaire, le pouvoir des financiers est par exemple aujourd'hui trop important. La récente éviction d'Emmanuel Faber de la tête de Danone le prouve. Il a notamment été victime de la puissance d'actionnaires réclamant à ce groupe, engagé dans une transition environnementale et sociale, une rentabilité égale à celle de ses concurrents, impossible dès lors que l'on choisit de réduire les externalités environnementales et sociales de l'entreprise.

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Qu'est-ce qui peut permettre ce rééquilibrage ?

Les politiques alimentaires urbaines, par exemple. Les villes sont en train de reprendre de plus en plus en main la question alimentaire, en intervenant sur tous les fronts : le foncier, pour maintenir des agriculteurs; les marchés de gros, pour favoriser la connexion entre producteurs et consommateurs; la restauration collective; l'urbanisme commercial; la valorisation des déchets; une gouvernance plus mixte, etc. Elles commencent aussi à comprendre qu'en se fédérant, elles peuvent davantage peser sur les instances nationales voire européennes. C'est de ce mouvement, où les consommateurs et les citoyens pèsent davantage, que, selon moi, peut venir l'espoir d'une modification des rapports de force, malgré la puissance colossale des financiers et des lobbies.

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Comment intégrer dans ce mouvement aussi le monde agricole, dont l'incompréhension avec les citoyens semble s'être aggravée ces dernières années?

Beaucoup d'agriculteurs font déjà énormément d'efforts pour s'engager vers des pratiques plus écologiques. Mais ils peinent à sortir d'un modèle fondé sur la spécialisation dans lequel ils ont été eux-mêmes coincés. L'incompréhension avec les citoyens vient justement du fait que leur marge de manœuvre est faible, alors que la transition agro-écologique implique de reformer complètement leur production. Le tout dans un contexte où certains syndicats agricoles tendent à refuser d'admettre le besoin d'accélérer la transition. Le travail doit donc consister à renouer le dialogue entre citoyens, notamment urbains, et agriculteurs, pour arriver à reconstruire ensemble un projet de transition commun, en prenant en compte l'ensemble des contraintes et des efforts.

Comment voyez-vous les questions de la résilience, voire de la souveraineté alimentaire, qui ont émergé de la crise ?

Pendant la crise sanitaire, le système alimentaire a sans doute rencontré des difficultés. Certains agriculteurs ont eu notamment des problèmes de débouchés dus à la fermeture des restaurants. Mais, globalement, les prix n'ont pas flambé, on n'a pas assisté à des pénuries graves et durables, les travailleurs précarisés ont pu continuer de travailler... le système a globalement plutôt bien tenu et s'est montré plutôt résilient.

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Quant à la souveraineté, on a beaucoup insisté sur ce sujet car, pour l'agriculture française, mise à mal par la concurrence internationale et accusée de dégâts environnementaux, il représente un moyen d'obtenir un nouveau soutien. Mais en réalité, la France ne manque pas de capacités de production alimentaire pour nourrir sa population. Elle importe d'ailleurs de moins en moins de protéines, qu'elle produit en quantités croissantes pour l'alimentation animale depuis déjà quelques années.

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Pour résumer, quelle principale leçon tirer de cette crise pour l'avenir?

La crise sanitaire a remis la question alimentaire, ses acteurs, ses filières, son organisation, au centre des préoccupations des citoyens. C'est donc le bon moment pour reprendre la co-construction d'un système nouveau en veillant à embarquer tout le monde. Rebâtir un tel projet est aussi un moyen de reconstruire une société, puisque l'alimentation concerne tout le monde et tous les aspects de la vie: les liens entre les gens et avec l'environnement, la santé, le plaisir, la culture, etc. Mais il faut changer la gouvernance, les rapports de force et mobiliser l'ensemble de la population.

Propos recueillis par Giulietta Gamberini

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a écrit le 22/03/2021 à 9:12 :
wow
on decouvre que l'alimentation bio coute le double et que tout le monde ne peut pas le payer?
et la solution c'est de voter des petites subventions ' payees par personne' sur ceux qui se font deja plumer, et au passage sont en train de tout arreter en arriere boutique vu que travailler pour rien gagner, faut laisser ca aux autres)
he ben le prochain stade sera effectivement qu'on va se rendre compte que tout le monde ne peut pas isoler son logement pour 50.000 euros pour gagner 10 euros de chauffage par mois ( resultat qu'on peut atteindre en baissant de 0.5 degre en passant de 21 a 20.5)
evidemment que les gens vont se detourner de l'ecologie politique!
les gens veulent avoir de quoi manger, ne veulent pas se brosser les dents a la terre glaise, et ne veulent pas de latrines seches communes en bas de chaque hlm
quan on confond les objectifs faut en payer le prix
Réponse de le 22/03/2021 à 20:33 :
Il faut voir où, les prix doubles. La farine de châtaignes, obligatoirement bio, deux fois plus cher au kilo chez Lec* que chez Bioco*, étonnant ? Ça permet juste de tout acheter au même endroit (au diable l'avarice ?), mais peut-être l'occasion d'engranger plus (si les gens s'y mettent et savent que c'est plus cher, c'est maintenu plus cher) et les filières à mettre en place (les producteurs fournissant Biocoo* refuseraient de fournir à Lecl* qui veut pas payer assez, dans ces filières, chaque intermédiaire est bien payé (parait-il), producteur, magasin, transporteur, etc d'où un prix musclé à la fin, bien que, il faut toujours comparer).
En chauffant à 17°C au lieu de 18° au gaz, j'ai réduit mes m3 de 10% mais la facture a pris +32€ (le kWh gaz avait remonté en prix et l'abonnement croit, croit, croit, comme celui électrique)(-1°C = -7%).
a écrit le 22/03/2021 à 8:36 :
C'est pour ceci que ces associations "anti-gaspillage alimentaire" mettent mal à l'aise quand elles donnent aux pauvres des aliments bourrés de pesticides, de nitrites de sodium et autres perturbateurs endocrinien.
Réponse de le 22/03/2021 à 20:24 :
en fait y a que les produits médiocres (qui sont sauvés de la poubelle) qui sont distribués aux pauvres, les produits top du top sont tous achetés par les gens ayant de forts moyens, il ne reste rien du tout en rayon (donc rien à donner) ?
Ce que vous mangez n'est 'bourré' ni de pesticides, ni de nitrite (y en a du naturel, dans une plante qu'on mange mais ai oublié laquelle) ni de perturbateurs ? Dans le très cher y a rien du tout ? Le jambon très cher est gris ? S'il est rose y a un truc (jus de betterave ? ou nitrites).
Bourré à quelle dose ? Au dessus des normes qui sont déjà basses vs les doses néfastes ? Les pesticides ne sont pas des perturbateurs pour lesquelles y a pas de dose. Des mesures ont montré des fraises espagnoles hors clou mais aussi des françaises qui dépassaient le seuil, y a donc des espagnoles et des françaises très correctes. Pas facile de généraliser. Sauf que pesticide = rendement assuré (?) et donc prix bas (pas garanti).

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