Il fait gris, le ciel est poisseux, l'air vif. À Toulon, l'orage menace. Quelques gouttes tombent sur la ville. L'impression que ce jour de janvier recèle déjà une infinie tristesse. Nous retrouvons Sarah Benrah dans un bistrot, tout près de la place de la Liberté.
La jeune femme s'est investie dans le combat contre la prostitution des mineures depuis un an au sein de l'association Nos ados oubliés. Comme un sacerdoce. Sarah tend une feuille A4 sur laquelle on peut lire une longue liste de prénoms. Ceux de 150 jeunes filles, toutes de moins de 15 ans, déjà passées devant un juge pour enfants, que l'association prend ensuite en charge au sein de petites unités de « réparation ». Face à nous, Sarah égrène leurs pseudonymes, des prénoms qui ont marqué le début de leur calvaire. Le style du texte est télégraphique, mais les mots glacent le sang : « Leïla, 17 ans, Toulouse, a commencé la prostitution à 13 ans. Elle rencontre un homme de l'âge de son père qui l'héberge avec sa femme et la met dans les stups et la prostitution. » « Marina, 14 ans, parents séparés, fugues à répétition, récupérée par son oncle qui l'a exfiltrée d'un réseau de proxénètes qui l'ont rendue esclave à Rennes, Paris, Toulouse, Marseille, où elle a fini par échouer. » « Marah, 14 ans, Castres. A commencé dans la prostitution à l'âge de 14 ans, avec un homme de vingt ans son aîné. Elle subit aujourd'hui l'emprise de son "lover boy". Son "amoureux" la prostitue jour et nuit. » « Julia, 15 ans, un enfant. Elle sombre très vite dans la toxicomanie et la prostitution. Expulsée régulièrement de foyers, fugues à répétition, son bébé finit par être placé dans une famille d'accueil. »
L'une d'entre elles - on l'appellera Mathilde - s'est confiée quelques minutes. Mais pas de rencontre. Juste le téléphone : « J'ai trop peur que mes proxénètes me "reprennent". » Des mots débités à une vitesse foudroyante pour exprimer ses regrets : « J'étais devenue une machine à baiser, un tiroir-caisse. J'ai changé dix fois de pseudo : Gueule d'ange, Fée Clochette, Barbie... Au début, j'étais toute seule. Puis une copine m'a rejointe dans mes délires. On avait 13 ans, on fuyait l'école, on fuguait, on dormait où on pouvait. Et un jour, ma copine m'a présenté un mec, un beau gosse. J'étais folle de lui. » Mathilde reprend son souffle, des sanglots dans la voix. « Quinze jours plus tard, il me piquait mes papiers, mon téléphone, mon argent. Je n'étais plus rien. Juste une petite pute parmi d'autres. Comme ces gamines de mon âge - même pas 15 ans - qui m'accompagnaient et qui n'étaient que des machines à cash pour leurs bourreaux. »