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ÉconomieFrance

Crise des "gilets jaunes", frein ou accélérateur pour les réformes?

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 12 décembre 2018 à 15:28 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:11

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ANALYSE. Fortement contesté par les « gilets jaunes », très impopulaire, Emmanuel Macron a sorti son carnet de chèques pour tenter de stopper le mouvement et la violence qui l'accompagne. Les mesures annoncées lundi répondent en partie à ces objectifs, au prix d'un creusement du déficit public. Suffisant pour calmer la colère ? Et surtout, pour reprendre les réformes ?

Depuis quatre semaines, le mouvement des « gilets jaunes » impose un redoutable défi à Emmanuel Macron. Comment répondre à ces dizaines de milliers de Françaises et de Français qui se sont spontanément rassemblés à travers le pays pour rejeter la taxe carbone et exiger une amélioration du pouvoir d'achat et davantage de considération ? Le président français a pris enfin conscience de l'ampleur du malaise. Et les décisions annoncées lundi ont fourni des réponses aux attentes.

Car l'équation à résoudre relevait du casse-tête. Comment augmenter le pouvoir d'achat, en particulier pour les plus modestes, mettre un terme à la violence qui franchit chaque samedi un seuil inquiétant dans le pays, tout en ne se déjugeant pas sur les réformes initiées depuis dix-huit mois et celles à venir, en contenant le déficit public dans des proportions acceptables pour Bruxelles et en évitant que certains de ses ministres, en particulier le premier d'entre eux, Édouard Philippe, ne claquent la porte du gouvernement si le cap de la politique fixé en début de mandat était modifié ?

Un dispositif adopté par Nicolas Sarkozy

Pour cela, le président français a ciblé d'abord les différentes composantes du mouvement : employés payés au smic, travailleurs à temps partiel et retraités.

Car en matière de pouvoir d'achat, les efforts sont réels. Le chef de l'État a annoncé une accélération de la revalorisation de la prime d'activité et une baisse des cotisations pour les salariés au Smic (il s'élève à 1. 185 euros net aujourd'hui) à partir du 1er janvier, avec un effet immédiat pour la consommation, dont une partie (20 %) est récupérée par l'État sous forme de TVA.

Une autre mesure s'adresse aux retraités, particulièrement actifs chez les « gilets jaunes ». Le président a fixé à 2. 000 euros mensuels (33. 000 euros annuels pour un couple) le plafond en deçà duquel les retraités ne paieront pas les 1,7 % de hausse de CSG prévue. Selon le gouvernement, la part de retraités exemptés passerait de 40 % à 70 %.

Par ailleurs, Emmanuel Macron ressuscite un dispositif phare adopté par Nicolas Sarkozy, celui des heures supplémentaires défiscalisées. Le gouvernement estime à neuf millions le nombre de personnes qui en profiterait. Enfin, le président a demandé qu'une prime « défiscalisée » de fin d'année soit versée dans les entreprises, qui semblaient prêtes à répondre à l'appel, même si nombre de PME ne pourront le faire en raison de leurs difficultés financières.

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Inquiétudes à Bruxelles et à Berlin

Évidemment, ces mesures, auxquelles il faut ajouter la suppression de la taxe carbone, ont un coût élevé. Selon Olivier Dussopt, le secrétaire d'État auprès du ministre de l'Action et des Comptes publics, leur montant estimé est compris entre 8 et 10 milliards d'euros. L'ensemble de ces décisions porterait le déficit public autour de 3,5 % du PIB.

De son côté, le ministre chargé du Budget, Gérald Darmanin, a chiffré ce déficit à 2,5 %, hors bascule du CICE (0,9 %). Or l'Elysée s'était engagé auprès de l'Union européenne à respecter dans un premier temps un objectif de 2,8 %. Le gouvernement va donc devoir réduire les dépenses publiques. En la matière, tant le président que le gouvernement restent muets, tout au plus sont évoquées des économies dans les ministères. Et le gouvernement ne peut guère compter sur la croissance économique, qui devrait ralentir en 2019, notamment en raison de la conjoncture internationale.

Bruxelles et l'Allemagne ont déjà fait savoir qu'ils s'inquiétaient de cette dérive. Mais à situation exceptionnelle, décision exceptionnelle. Le contexte européen est déjà tendu, avec le Brexit et l'Italie qui laisse filer le déficit public. Mettre Paris sous pression ne ferait qu'accentuer la montée du populisme partout. On voit mal Bruxelles fragiliser le programme de réformes lancé en France, que la Commission a applaudi.

Au-delà du court terme, Emmanuel Macron a évoqué son mode de gouvernance. Fini Jupiter, place à l'humilité, même si le mea culpa est a minima. Il a reconnu que les petites phrases condescendantes et inutiles à l'égard des Français avaient pu blesser. Le « président des riches » doit prouver que cette image est caricaturale. Il a certes refusé de corriger la réforme de l'ISF, transformé en IFI, mais promis un effort accru de lutte contre l'évasion fiscale et annoncé que tous les dirigeants d'entreprises françaises devront payer leurs impôts en France. Pour renouer le dialogue et apporter une réponse à la demande de plus de démocratie dans la prise de décision politique, il a annoncé une grande concertation en 2019 dont les principaux maîtres d'œuvre seront les maires, élus qui se sentent incompris, alors même qu'ils sont sur le terrain. C'est une décision politiquement habile, même s'il reste à voir comment vont être menées ces consultations.

Il souhaite également réformer la loi électorale pour favoriser la diversité de la représentation, notamment de citoyens qui ne sont pas membres de partis.

Il entend aussi poser sans tabou la question de l'immigration, pour en faire une réelle politique et non plus un chiffon électoral qu'agitent à bon compte certains partis. Les citoyens vont donc pouvoir s'exprimer durant trois mois notamment sur l'organisation de l'État et des services publics. L'objectif étant de bâtir « le socle de notre nouveau contrat pour la nation ».

Tous les échelons de l'État placés devant leurs responsabilités

Ce changement de méthode répond ainsi aux demandes des « gilets jaunes », tout en plaçant tous les échelons de l'État devant leurs responsabilités. Emmanuel Macron compte utiliser la puissance de cette crise comme un levier qui l'aide à accélérer l'évolution d'un pays sclérosé depuis des décennies. Il avait déjà fustigé les « cyniques » qui bloquent toute évolution interne du système. Et le thème était présent dans son discours qui essayait il y a deux semaines de conjuguer maladroitement malaise des « gilets jaunes » et future politique de l'énergie. Il y pointait « beaucoup de démagogie », et mettait en garde : « Si les responsables politiques, syndicaux, sociaux, patronaux ne font pas de la pédagogie, plus personne ne la fera, parce que beaucoup de relais d'opinion intellectuelle ont renoncé à le faire. » Surtout, il y prônait la nécessité d'« un changement profond de notre organisation collective, de l'État au premier chef, mais de toutes nos structures ».

Baptême du feu

Car paradoxalement, non seulement le cap fixé au début du quinquennat n'est pas remis en cause, mais les réformes vont être poursuivies, affirme Emmanuel Macron, même si leur calendrier pourrait être modifié, notamment celles de l'assurance-chômage et des retraites.

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Est-ce trop tard pour Emmanuel Macron ? Sa popularité mesurée par les sondages a chuté sous les 20 %, mais aucun adversaire politique ne profite de cette crise. Depuis l'affaire Benalla, le président apparaissait sur la défensive, agissant à contretemps, incapable de renouer le dialogue avec son opinion publique. La phase euphorique de la campagne et du début du quinquennat s'est fracassée sur la réalité. De nombreuses erreurs ont été commises, dues en large partie à l'inexpérience de l'exercice du pouvoir de l'ancien banquier d'affaires et à la jeunesse d'un parti, la République en marche. Finalement, la crise des « gilets jaunes » est le véritable baptême du feu du président, et il pourrait bien en ressortir renforcé.

Robert Jules

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