« Il y a un réel phénomène de bulle sur l'économie collaborative »

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Arthur de Grave et Francesca Pick, animateurs du collectif OuiShare.
Arthur de Grave et Francesca Pick, animateurs du collectif OuiShare. (Crédits : DR)
La quatrième édition du festival OuiShare (dont La Tribune est partenaire) s'est déroulé à Paris, du 18 au 21 mai. C'était l'occasion de faire le point avec Arthur de Grave et Francesca Pick, les animateurs du collectif OuiShare, sur l'évolution de l'économie collaborative et l'orientation de ce OuiShare Fest.

LA TRIBUNE - Pourquoi avoir placé ce quatrième OuiShare Fest sous le thème « La ruée vers l'or, et après ? » ?

ARTHUR DE GRAVE - Si, dans l'expression « Ruée vers l'or », on a tendance à voir essentiellement aujourd'hui le caractère moutonnier et l'avidité, à l'origine, les acteurs de la ruée vers l'or étaient avant tout des pionniers. En suivant ce parallèle, on peut dire que dans l'économie collaborative, la phase de « conquête de l'Ouest » est révolue. Après une période de grande effervescence et l'apparition de très nombreuses plateformes, on constate qu'il y a eu pas mal de morts. Par ailleurs, il y a un réel phénomène de bulle, créé par la surévaluation des « licornes » [ces startups valorisées à plus d'un milliard de dollars, NDLR] aux États-Unis.

FRANCESCA PICK - Le véritable enjeu consiste maintenant à identifier les axes de travail pour les prochaines étapes. C'est d'ailleurs comme cela que nous avons conçu le programme de ce OuiShare Fest 2016, découpé en trois journées traitant des niveaux systémique, organisationnel et individuel, chacune d'elles étant consacrée à deux thèmes principaux : la démocratie peut-elle encore être sauvée ? Pour qui travaillerons-nous demain ? Comment faire enfin rentrer l'entreprise dans l'ère numérique ? Quel système éducatif faudra-t-il mettre sur pied ? Quels seront les impacts de la technologie Blockchain ? Saurons-nous inventer une nouvelle distribution du capital et du pouvoir ?

Vous allez jusqu'à dire que le terme même d'économie collaborative est obsolète...

A. de G. - En effet. L'économie collaborative n'a jamais été ni un secteur, ni même un mouvement.

F.P. - Ainsi, lorsqu'une plateforme est très importante, peut-on encore parler d'économie collaborative ? Lorsque le service est distribué alors que le capital reste concentré, s'agit-il toujours d'économie collaborative ? Le concept va se dissoudre, mais se différencier et se ramifier.

A. de G. - On voit bien que le concept n'est plus opératoire et qu'il faut cesser de parler en ces termes. Il a néanmoins eu son utilité. Auparavant, les systèmes économiques alternatifs au capitalisme dominant restaient cantonnés dans les marges, et personne n'envisageait sérieusement qu'il puisse en être autrement. Mais, via le discours autour de l'économie collaborative et de l'ubérisation, on est sorti des initiatives purement associatives et ce sont aujourd'hui des pans entiers du capitalisme qui peuvent se trouver menacés. Est-ce que « La Ruche qui dit oui » et consorts, par exemple, pourraient avoir dans les dix prochaines années le même impact qu'Amazon a eu sur la Fnac ?

F.P. - D'une certaine façon, on peut dire merci à Uber de pointer les limites et les problèmes que peut aussi poser l'économie collaborative, et d'indiquer les points sur lesquels agir.

Que reste-t-il des débuts de ce qu'on a appelé « économie collaborative » ? Qu'en est-il de la désintermédiation, par exemple ?

A. de G. - La désintermédiation totale n'a jamais existé, les monopoles que l'économie collaborative a affaiblis sont même remplacés par des monopoles encore plus importants.

F.P. - La force de frappe d'Uber, par exemple, est nettement supérieure à celle des taxis qui ne sont puissants qu'à une échelle plus locale... Dans sa forme actuelle, le vrai « peer to peer » des débuts de l'économie collaborative reste extrêmement rare. Peut-être pourra-t-on le retrouver grâce à la Blockchain, mais on a encore trop peu de retour d'expérience pour en juger.


Comment voyez-vous le rôle de OuiShare dans ce contexte ?

A. de G. - Son rôle n'a pas fondamentalement changé : poser les questions qui doivent être posées. Nous avons pour habitude de nous présenter comme un think tank, mais sans prétention à la prophétie. En revanche, nous créons des espaces de dialogue entre les grandes entreprises et les startups, entre la tradition et les marginaux. Nous jouons un rôle d'éclaireurs, de vigie. Nous sommes un petit groupe de sprinteurs qui courons en avant du peloton. Nous représentons une voix différente, qui permet d'amplifier les messages des marges et de les faire venir au centre. C'est pourquoi nous avons une session « Exploring the Edges » pendant le OuiShare Fest.

F.P. - Au sein de OuiShare même, nous tentons de réinventer le travail. Nous travaillons en réseau de free-lance, en mode projet, avec une recherche permanente d'un équilibre permettant aux membres du réseau de bénéficier de la création de valeurs à laquelle ils contribuent. Nous nous considérons comme un « incubateur de personnes ».

A. de G. - Nous nous posons la question du travail sur un mode plus micro. Au départ, OuiShare, c'était une volonté de créer un environnement de travail sur mesure. Mais entre 25 et 30 ans, les besoins et les envies évoluent, et nous cherchons désormais à recréer de la sécurité, à mettre en place des solidarités nouvelles. Nous ne sommes pas qu'un regroupement de free-lance.

« L'économie collaborative n'est ni plus ni moins qu'une mutation des façons de travailler », dites-vous. Est-ce la fin du salariat ?

A. de G. - En effet, l'économie collaborative est une force sous-marine qui transforme les modes de travail. En tant que telle, c'est le symptôme d'un changement de régime de production.

Mais, contrairement à ce qu'on peut entendre ici et là, le salariat reste ultra-dominant. En revanche, on distingue à ses marges deux populations qui se développent. En haut se trouvent des experts, des intellectuels, etc. qui sont travailleurs indépendants par choix. À l'autre bout du spectre, on trouve des travailleurs précarisés, jusqu'à l'extrême que représente le « digital labor ». Ce sont eux les véritables victimes de l'ubérisation du travail, et ils n'ont d'autonome que le nom. Autrement dit, il y a un en deçà et un au-delà du salariat.

Les principes collaboratifs infusent également dans la société civile... Quel regard portez-vous sur un mouvement comme Nuit debout ?

A. de G. - Nuit debout permet à des messages, des idées et des pratiques de se diffuser plus largement au sein de la population. Cela va au-delà des outils et des Civic Tech, comme on le voit avec « On vaut mieux que ça ».

Le discours sur le travail y est très présent. Il s'agit rien moins que de définir comment on veut travailler, décider et vivre ensemble. Cela peut-il prendre corps au sein de la démocratie représentative, ou souhaitons-nous plus de participation ?


N'avez-vous pas l'impression que le mouvement commence à tourner en rond ?

A. de G. - Le destin de ce genre d'initiatives n'est pas de déboucher sur une organisation politique effective. C'est de permettre l'infusion d'une nouvelle culture.

C'est d'ouvrir une discussion qui n'existait pas auparavant. C'est de créer un réseau, et un réseau ne doit pas nécessairement être coordonné. Nuit debout, c'est le creuset d'une nouvelle culture politique et de codes sociaux différents. C'était déjà le cas de Occupy Wall Street ou des Indignés. Cela prend du temps pour infuser, mais les gens qui auront vécu ces moments-là vont construire leur vie politique dans ce creuset, et c'est cela qui compte. Des anciens d'Occupy ou de Podemos, en venant à Paris, font d'ailleurs évoluer le discours.

Ces mouvements sociaux ont un impact politique indirect, mais réel. Sans Occupy, le discours d'un Bernie Sanders n'aurait pas la même portée aujourd'hui. Pour ce qui concerne le changement, le vrai, 2017 n'est pas un sujet.

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