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ÉconomieLes Lauréates 2024

« Les émotions font partie des caractéristiques qu’un algorithme ne maîtrisera jamais » (Aurélie Jean)

Laurence Bottero

Publié le 22 octobre 2024 à 08:38 - Mis à jour le 28 octobre 2024 à 07:58

Aurélie Jean est scientifique en algorithmique, entrepreneure et autrice.

Aurélie Jean est scientifique en algorithmique, entrepreneure et autrice.

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Scientifique en algorithmique, entrepreneure et autrice, Aurélie Jean ne cesse de désacraliser l’intelligence artificielle, apportant au discours sur le sujet, une bonne dose de rationalité. Son dernier livre, « Le code a changé », publié aux Editions de l’Observatoire, aborde le sujet de l’amour. Un ouvrage à la dimension sociologique qui interroge plus largement sur le comportement humain derrière les écrans. Entretien avec celle qui est aussi l’une des Lauréates visionnaires mise à l’honneur par La Tribune et le magazine Elle.

LA TRIBUNE - Pourquoi avoir choisi pour ce nouvel ouvrage, le sujet de l'amour ?

AURÉLIE JEAN - J'y pense depuis l'écriture de mon premier livre dans lequel je dédie un paragraphe au sujet de l'amour et des algorithmes. Je souhaitais aborder le sujet de l'amour au sens large tant dans ses dimensions charnelles, sentimentales, familiales ou encore amicales, orienté par l'usage quotidien d'algorithmes au sein d'outils pour communiquer, s'approcher, se draguer, se montrer, rompre, voire avoir des relations sexuelles.

Les algorithmes peuvent, quand ils sont pensés dans l'objectif de soutenir un modèle économique dit de l'attention, amener à des changements profonds, a priori possiblement mauvais, sur nos comportements à commencer par l'amour qu'on porte envers soi. Je pensais qu'il était nécessaire de parler de ce sujet sous un angle scientifique strictement et algorithmique précisément.

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Votre ouvrage décrit bien le changement de comportement dont l'humain peut faire preuve lorsqu'il est derrière un écran. Et, par exemple, être moins tolérant que dans la « vraie vie »...

Absolument, derrière un écran, personne ne nous observe, nous ne sommes alors pas soumis au jugement des autres et tendons alors à s'éloigner d'une sorte de comportement consensuel a priori poli comme le souligne la sociologue américaine Danah Boyd. À cela, il faut ajouter que le comportement quasi-mécanique induit par des algorithmes de recommandation qui encourage à agir sans empathie envers les autres comptes des autres utilisateurs, nous transforment en des sortes de machines qui amplifient les discriminations observées au sein de la société. Les applications de rencontres sont le parfait exemple en soulignant une moins forte mixité sociale, culturelle, ou encore ethnique, alors même qu'on pouvait s'attendre à un monde plus divers et mixte.

Qu'est-ce que ça dit de la société du XXIème siècle ?

Je suis d'une nature optimiste, et donc nous pouvons nous réjouir de voir qu'à travers les réseaux sociaux et les applications de rencontres qui engendrent chez nous des comportements somme toute narcissiques, nous nous aimons plus que jamais. Cela étant dit, et ce qui est dommageable, est que nous tendons à penser que le bonheur ne passe que par nous et nous-mêmes, en prenant le risque d'oublier l'amour de l'autre inconditionnel... Car nous sommes toujours plus heureux en offrant qu'en recevant.

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La sociologue franco-israélienne, Eva Illouz, décrit très bien ce phénomène dans son livre Happycratie, que j'étire ici dans le cas des algorithmes de recommandations qui nous suggèrent des contenus qui nous plaisent à nous, et rien qu'à nous, selon une analyse personnalisées de nos données personnelles collectées en quantité toujours plus importante.

Votre travail avec les algorithmes vous a poussé à créer une start-up spécialisée dans le cancer du sein. Et vous regrettez que certains algorithmes ne servent pas davantage à des applications concrètes...

Pour reprendre les termes de mon ami, le scientifique en IA, Luc Julia, j'aime l'idée de faire des modèles d'IA qui servent les vrais gens. Ce qui veut dire que j'aime utiliser les algorithmes pour résoudre des problèmes de grande ampleur qui touchent l'humanité.

De la même façon vous estimez qu'il faut cesser d'opposer recherche fondamentale et recherche appliquée...

Absolument, ce type de travaux a même un nom, on parle de recherche orientée. On recherche et utilise les sciences fondamentales dans l'objectif de résoudre des problèmes concrets... même si ce sont des problèmes a priori difficiles, voire impossibles à résoudre avec les ressources actuelles.

J'ai concrètement appris cette démarche au MIT, qui se démarque par cette approche pratique et pragmatique. Elle présente l'avantage de parler de la recherche au grand public, d'attirer de nouvelles générations de chercheurs ou encore de sensibiliser davantage les institutions publiques et privées de l'importance de financer la recherche fondamentale.

Vous encouragez les décideurs, économiques comme politiques, à développer une culture de l'innovation et plus précisément une culture de l'algorithme...

Absolument, car cette culture est nécessaire aujourd'hui pour naviguer dans ce monde où le mot IA ou algorithme devient vite un buzzword inutilement employé quand il n'est pas fantasmé ou stigmatisé. De plus, beaucoup de personnes publiques, présentées comme des leaders d'opinion dans les médias, disent et écrivent beaucoup de choses aberrantes sur l'IA et les algorithmes. Les décideurs économiques et politiques doivent apprendre à distinguer le vrai du faux, la justesse de l'approximation, ou encore la sincérité du mensonge.

Deux ans après ChatGPT, quelques mois après les remous chez Open AI, que devons-nous attendre comme évolution majeure grâce à l'IA ?

De manière générale, l'IA appliquée à un domaine ou un corps de métier, rend ce dernier plus précis et/ou plus prédictif et/ou plus personnalisé. Cela étant dit, on comprend que des changements profonds s'opèrent en prenant en considération ces trois transformations. Pour ma part (et je suis certainement biaisée par mon travail) je suis persuadée que le monde de la santé sera l'un des domaines qui se transformera le plus grâce à l'IA pour le bénéfice de l'individu dans l'objectif de concevoir une santé de qualité pour tous, plus précise, plus prédictive et plus personnalisée.

Votre discours désacralise en quelque sorte l'IA en apportant une bonne dose de rationalité...

À lire également

  • « L'IA Act ne doit pas freiner l'innovation » (Aurélie Jean)
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  • Aurélie Jean est l’invitée de Sophie Iborra dans « Les Héritières » -EP 5, le podcast Women For Future by La Tribune.

Oh que oui ! Et nous sommes nombreux à tenir ce discours. En cela, l'amour, même orienté en partie par les algorithmes, n'est pas mort ! Bien au contraire, nous sommes à un moment de l'histoire de l'humanité où nous allons aimer comme jamais, être humain comme jamais... les émotions faisant partie des caractéristiques qu'un algorithme ne maîtrisera jamais !

Laurence Bottero

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