"A Baltimore, les protestations traversent désormais toutes les communautés et les classes sociales"

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Meredith Greif, maître de conférences en sociologie à la Johns Hopkins University de Baltimore.
Meredith Greif, maître de conférences en sociologie à la Johns Hopkins University de Baltimore. (Crédits : Reuters)
Meredith Greif, maître de conférence en sociologie à la Johns Hopkins University de Baltimore, analyse pour La Tribune le vaste mouvement de mise en cause des violences policières qui secoue la ville américaine depuis quelques jours. Pour elle, un message clair a été envoyé aux autorités: le racisme doit désormais être adressé clairement.

La mort d'un Afro-américain des suites de violences policières est encore une fois le détonateur aux Etats-Unis d'un vaste mouvement de protestations. Depuis lundi 27 avril, jour des obsèques du jeune Freddie Gray, décédé après une arrestation musclée, la ville de Baltimore est secouée par des émeutes dans les quartiers les plus favorisés, auxquelles les autorités ont répondu par l'instauration d'un couvre-feu et le déploiement de la garde nationale. Meredith Greif, maître de conférence à la Johns Hopkins University, qui a son principal siège dans la ville, et spécialiste de sociologie urbaine ainsi que de relations ethniques, livre son point de vue.

La Tribune: Quelle est l'étendue réelle des protestations vue de Baltimore?

Meredith Greif:  "Non seulement le mouvement est très important, mais il va bien au-delà de ce qui est rapporté par les médias, lesquels se concentrent sur les violences et les émeutes. En réalité, il prend des formes très variées, souvent pacifiques, et traverse désormais quasiment toutes les communautés et classes sociales.

Les formes de protestation non-violente, qui ont précédé les émeutes, semblent même avoir été renforcées par ces dernières. Un nombre croissant de personnes a pris conscience d'à quel point le quotidien d'un Afro-américain peut être difficile aux Etats-Unis, à cause des arrestations quotidiennes, des agressions injustifiées, des mauvais traitements subis. Elles ont alors envie de manifester leur soutien dans la rue, tout en affirmant leur opposition aux violences."

Y a-t-il un véritable problème de racisme chez la police américaine?

"Oui, les experts s'accordent à affirmer qu'aux Etats-Unis les Afro-américains, notamment les hommes, font l'objet d'une attitude de suspicion et de harcèlement particulière de la part des forces de police comme des tribunaux. Le récent décès à Baltimore de Freddie Gray n'est malheureusement que l'énième affaire de ce genre.

Il ne faut pas oublier que les policiers sont juste des Américains comme les autres, et que dans ce pays les stéréotypes sont encore très présents, véhiculés entre autres par la télévision et le cinéma. Ces préjugés peuvent être très puissants, notamment dans les situations où il faut décider rapidement et sans beaucoup d'information.

Or, c'est justement le contexte dans lequel se retrouvent souvent à agir les policiers. Malheureusement, les aider à aller au-delà de ces stéréotypes ne semble toutefois pas faire partie des priorités des formations qui leur sont dispensées."

Pourquoi les protestations ont-elles été particulièrement vives ces derniers mois?

"Le développement technologique rend beaucoup plus facile que par le passé de documenter les mauvais traitements. La police est ainsi de plus de plus en souvent appelée à rendre des comptes. Pendant l'année dernière, des violences étaient ainsi rapportées presque tous les mois. Ce n'est qu'une moindre partie de ce qui se passe réellement."

Qu'est-ce qui a rendu la situation à Baltimore particulièrement explosive?

"La ville est marquée -y compris géographiquement- par d'importantes inégalités économiques et de pouvoir entre classes sociales. Certains quartiers très pauvres ont été complètement délaissés par les politiques de rénovation urbaine menées pendant les dernières décennies. Les populations qui les habitent ont le sentiment que toutes les ressources de la ville ne profitent qu'aux gens déjà aisés. Ils ne bénéficient pas des investissements réalisés dans le tourisme, alors que leurs écoles sont délaissées. Les emplois créés ne leur sont pas accessibles, pour des raisons de scolarisation insuffisante, voire de distance. Ils se sentent frustrés."

Quelles peuvent être les conséquences et les évolutions du mouvement dans l'avenir?

"Un fort message a désormais été envoyé aux autorités: les gens exigent de manière de plus en plus déterminée que la question du traitement de la population afro-américaine soit enfin et sérieusement adressée. Un nombre croissant de gens, y compris parmi les hommes et femmes politiques, considèrent qu'elle mérite de faire l'objet d'un débat publique au niveau national. Ils demandent des réponses précises sur ce qui sera fait et ne sont pas prêts à abandonner cette exigence.

S'il n'y avait pas de réaction, les protestations auraient des chances de reprendre: les politiques le savent et sont conscients qu'ils ne peuvent plus négliger ce sujet prenant de plus en plus de place dans le débat national. On ne peut pas encore connaître les réponses qui en suivront, mais il est clair désormais qu'un couvre-feu dans les rues ne suffira pas."

Le fait qu'à la tête du ministère de la Justice figure pour la première fois une Afro-américaine pourrait avoir un impact?

"Cette nomination vient sans doute souligner que la diversité est valorisée par ce gouvernement, ce qui laisse espérer l'adoption de politiques plus respectueuses. Mais dans la rue, les gens n'en seront convaincus que dès lorsqu'ils constateront un changement concret du traitement par la police et la justice."

Propos recueillis par Giulietta Gamberini.

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Commentaires
a écrit le 03/05/2015 à 21:59 :
J'irais bien étudier la sociologie à Baltimore :)
a écrit le 03/05/2015 à 14:56 :
NOUBLION PAS que d apres l istoire cest les americains qui on fait venir des africains pour en faire des esclaves economiques,? AUJOURDHUI APRES LA GUERRE NORD SUD AMERICAINE ?LA HAINE DE L ETRANGE DE COULEUR RESTE FORTE AU POINT QUE LES POLICIERS LES TUENT LEGALEMENTS? LE KUKUCLANT EST ENCORE ACTIF LA BAS A VOIR TOUTES LES VIDEOS D ASASINNAS DE JEUNES SOUS LES MAINS DE LA POLICE AMERICAINE? NOUS L OCCIDENT NOUS DEVONS AUSSI PROTESTER CONTRE CELA CAR PENDANT LA GUERRE EN EUROPES BEAUCOUP DE CES NOIRS SONT MORT CHEZ NOUS POUR NOUS LIBERER DE L ALLEMAGNE NAZI???
a écrit le 03/05/2015 à 8:42 :
Je n’aime pas ce terme “Afro Américain”. Que les Américains l’utilisent, c’est leur affaire, mais les journalistes français pourraient le traduire (Noirs Américains ?).
En effet, Afro Américains, suggère partiellement américains et partiellement africains, alors que certaines familles y sont parfois installées depuis des siècles.
Pourquoi ne pas parler des immigrants d’après-guerre d’ »Euro Américains ».
a écrit le 02/05/2015 à 13:04 :
Ne pas oublier que par rapport à la faible histoire de ce pays (200 ans), même un Martin Luther King a émergé pour répondre à un malaise profond et a été tué en ... 1968. Ce gars, courageux, a révélé le malaise, mais ce dernier est toujours bien présent. D'autant qu'avec la joyeuse crise actuelle, l'esclavagisme n'a jamais si bien fonctionné. La preuve : les revenus des patrons et actionnaires...
a écrit le 02/05/2015 à 8:14 :
C'est la limite de la démocratie

Les pauvres ne votent pas par dépit
Les politiciens font du Cinema et ne veulent surtout rien changer

Le pouvoir est dans les urnes
Un jour ils iront voter et a changera
a écrit le 01/05/2015 à 21:00 :
pratiquement tout l'argent sert à acheter les élections alors il ne faut pas être trop demandeur pour les populations défavorisées.
Et puis, il y a la prochaine guerre à faire. Il y a tellement de pays à déstabiliser et à créer de la misère que le gouvernement américain ne peut pas être partout.
a écrit le 01/05/2015 à 17:26 :
Et cela ne faut que commencer... Quand le MEDEF demande la création de sous salarie paye a 1E de l heure pour soit disant recréer de l emploi en France ( copier sur les allemands) alors pour ces raisons il y aura l apparition d une grande pauvreté qui favorisera les émeutes urbaines .
a écrit le 01/05/2015 à 15:18 :
Et chez-nous, être jeune et métis, habillé d'une façon qui ne plait pas aux policiers, qui se ballade en ville, est-ce que ça se passe mieux?
Le délit de sale gueule est commun.
Par contre zigouiller un jeune, faut reconnaitre que c'est pas leur truc.
a écrit le 01/05/2015 à 12:34 :
Article intéressant, mais il y a un détail de forme, à la fin du chapeau.
Le verbe "adresser" n'a pas ce sens en français, c'est un anglicisme malvenu, car trop flou. La langue française distingue en effet ses verbes selon l'intensité de l'action visée. Comme votre interlocutrice a manifestement en tête des changements profonds, on dira "affronter" par exemple. Dans des situations moins tendues exigeant des réponses plus limitées, on dirait "prendre en compte", "mettre à l'ordre du jour", "poser", "traiter"… Mais "adresser" pris dans ce sens désigne à peu près tout et certainement rien de précis. Le chapeau laisse ainsi le lecteur sur un manque d'information. Ce n'est pas le but.
Réponse de le 01/05/2015 à 12:48 :
Tout à fait d'accord avec votre remarque. D'ailleurs, quand il s'agit des sujets qui nous gênent (ou au moins à nos journalistes), il est toujours préférable d'en faire une interview avec une tiers personne, ainsi on sera à l'abri des photos des manifestants et des scènes qui pourraient choquer notre sensibilité d'éternels "America lovers".
Réponse de le 02/05/2015 à 9:57 :
en français on ne dit pas non plus "protestation", on dit "manifestation".


NB dans d'autres articles le terme "régulation" est employé au lieu de réglementation" : il faudrait apprendre à correctement traduire pour soutenir notre langue
Réponse de le 02/05/2015 à 17:24 :
D'accord avec vos remarques, mais vous devriez les adresser notamment à nos journalistes, eux, ils rédigent leurs articles et dépêches dans un français d'écolier, n'importe dans quel journal. Une honte, certes, et qui contribue pour la diffusion des fautes auprès des lecteurs, au grand détriment de la langue française.
a écrit le 01/05/2015 à 12:32 :
Investissement emplois et transports ! Mis à part les transports l état n est pas la fée Carabosse ! Commençons par supprimer 1,5 million de fonctionnaires et l emploi privé repartira !💣👓
a écrit le 01/05/2015 à 12:17 :
Bonjour,
Ce problème récurent dans plusieurs démocraties occidentales n'est pas propre aux USA car l'abandon de nombreux quartiers existe au UK et en France aussi.
D'ailleurs dans ces deux pays on a également pu voir des émeutes après des morts de jeunes et des revendications fortes pour le désenclavement des quartiers pauvre par de l'investissement, des transports et de la création d'emploi. Des demandes citoyennes totalement légitimes et normales. Mais rien n'est fait de manière réelle et soutenue dans le temps. Du coup les quartiers pauvres enregistrent de fort taux de criminalité et de délinquance car comme de nombreuses études sociologique l'ont montré ces 70 dernières années, la pauvreté entraine presque systématiquement une hausse de la délinquance, du travail au noir et des petits larcins qui sont la porte d'entrée vers le grand banditisme.
Le développement économique social et des infrastructures est donc bien la pierre angulaire de la sécurité. Plus de gens qui travaillent et peuvent prendre soin de leur famille de manière digne correspond à moins de gens susceptibles de basculer dans la délinquance. Qui plus est cela permet également une stabilité politique via une statistique de protestation citoyenne bien moins élevée (grève, manifestations etc ...).

Par contre pour le racisme des forces de l'ordre cela passe automatiquement par une meilleure formation des forces de l'ordre, une surveillance accru via des dispositifs de caméra et micro intégrés sur les intervenants afin de constater à posteriori que les procédures ont bien été respectées et bien entendu par la composition d'équipes mixtes au niveau des origines ethniques qui sont réputées plus stables et ayant un taux de "dérapage" quasi inexistant contrairement à des équipes à 100% wasp aux USA. Cela implique d'ouvrir des quotas obligatoires dans les forces de police aux USA pour les afro-américains, les latinos et les asiatiques. Il serait intéressant qu'il en aille de même en Europe ... .

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