LA TRIBUNE DIMANCHE - Vous partez en mission depuis vingt ans, comment êtes-vous revenu de celle que vous avez menée pendant un mois à l'hôpital Al Nasser de Khan Younès ?
FRANÇOIS JOURDEL - D'habitude, je ne témoigne pas après mes missions, je suis plutôt quelqu'un de discret. Mais là... Vous m'auriez posé cette question juste à mon retour, mi-décembre, je n'aurais pas trouvé les mots. Il m'a fallu le soutien de la psychologue de MSF pour verbaliser. J'ai soigné beaucoup d'adultes dans mes précédentes missions. Cette fois-ci, je suis secoué par le nombre d'enfants blessés, brûlés, amputés par arrachement des membres. C'est extrêmement choquant.
Pourquoi autant d'enfants sont-ils touchés ?
Il faut imaginer ces explosions permanentes. Parfois, il y en a 400, 500, en vingt-quatre heures. Quelquefois à moins d'un kilomètre de l'hôpital. On entend le sifflement, la déflagration, puis les blessés arrivent un quart d'heure plus tard. Ce ne sont pas des hommes en treillis avec une arme en bandoulière, mais des enfants qui étaient en train de jouer. Des femmes, des personnes déplacées, en train de cuisiner dans une maison, et d'un seul coup, elle s'effondre sur tout le monde. Les membres de la famille sont amenés les uns après les autres, les yeux grands ouverts et remplis de poussière parce qu'ils n'ont pas eu le temps de les fermer. Ce sont des familles entières pulvérisées. Nos statistiques de blessés sont d'ailleurs comme un échantillon de la population. Je peux en témoigner, je l'ai vécu : 50 % des blessés ont moins de 18 ans, 25 % ont moins de 10 ans. Leurs fractures sont épouvantables.