Bitcoin au Salvador : "Titanic monétaire" pour les uns, alternative au dollar pour les autres

Le Parlement salvadorien a fait voté en juin une loi qui fait de la doyenne des cryptomonnaies une monnaie ayant cours légal dans cet Etat d'Amérique central. Commerçants, restaurants, entreprises, et même l'Etat, sont désormais obligés d'accepter le bitcoin comme moyen de paiement. Quels sont les effets attendus par le gouvernement et, à l'inverse, par ses détracteurs ?
Jeanne Dussueil

5 mn

« Ce qui est intéressant avec bitcoin c'est : je n'ai pas besoin de demander la permission. Ce n'est pas grave si le système américain est complexe », résume Nicolas Burtey, cofondateur de Galoy.
« Ce qui est intéressant avec bitcoin c'est : je n'ai pas besoin de demander la permission. Ce n'est pas grave si le système américain est complexe », résume Nicolas Burtey, cofondateur de Galoy. (Crédits : Reuters)

C'est officiel ce mardi 7 septembre, le bitcoin, cette cryptomonnaie qui s'échange grâce au protocole décentralisé de la blockchain, devient une monnaie légale au Salvador. Une première au niveau mondial, dans un pays, qui, depuis 20 ans, avait fait du dollar sa monnaie de référence, en remplacement de sa devise locale (le colon). Annoncée en juin par le président Nayib Bukele, la décision suscite de nombreuses critiques en raison notamment du cours particulièrement volatile de cet actif créé au lendemain de la crise financière de 2008. Les Etats-Unis eux-mêmes et le FMI (Fonds monétaire international) avaient mis en garde ce pays d'Amérique centrale de le démocratiser.

Mais pour ce petit Etat de 6,5 millions d'habitants, l'objectif principal est de faciliter les transferts d'argent entre la diaspora salvadorienne et le tissu économique local. Ces mouvements, principalement en provenance des Etats-Unis, ont représenté l'an dernier quelque six milliards de dollars (5 milliards d'euros), l'équivalent de 23% environ du produit intérieur brut du Salvador, selon l'agence Reuters. Aussi, pour le chef de l'Etat, le bitcoin permettra aux Salvadoriens d'économiser 400 millions de dollars de frais bancaires lors des envois d'argent par la diaspora.

« Au Salvador, l'inflation est modérée mais tout le système bancaire local repose sur le système bancaire américain (...) Ce qui est intéressant avec le bitcoin c'est : "je n'ai pas besoin de demander la permission". Ce n'est pas grave si le système américain est complexe », résume Nicolas Burtey, cofondateur de Galoy Harmony lors de l'événement francophone "Surfin Bitcoin 2021" qui s'est tenu fin août à Biarritz. Ce Français y a raconté son expérimentation de "Bitcoin Beach" où encore du village local El Zonte, qui pratique les paiements en bitcoin.

Aussi, dans un pays où plus de deux personnes sur trois n'ont pas accès à un compte bancaire, selon le FMI, l'enjeu est de donner un cadre, basé sur le consensus technologique du Bitcoin, aux échanges.

Le gouvernement a ainsi mis en place l'infrastructure et le portefeuille numérique baptisé "Chivo" ("Super", en langage familier), accessible sur mobile et en ligne pour tous les Salvadoriens. Pour encourager les transactions de la vie quotidienne, tel se rendre au McDonald's comme le raconte un internaute sur Twitter ou encore de payer ses impôts, l'Etat offre 30 dollars de bienvenue aux citoyens. En outre, 200 distributeurs automatiques permettant d'échanger des bitcoins sont en cours d'installation dans les villes du pays.

Le Salvador a aussi annoncé avoir acheté ses premiers 200 bitcoins. Une réserve de fonds de 150 millions de dollars destinée à garantir la convertibilité automatique du bitcoin en dollars américains, alors que que le cours du bitcoin atteint aujourd'hui plus de 50.000 dollars l'unité.

Une expérimentation technologique pour gérer les transferts et les paiements

Au-delà de l'annonce, c'est aussi un pari technologique d'une nouvelle "chaîne de blocs" (blockchain) qui se joue au Salvador. C'est de fait tout le défi du protocole du "Lightning Network", soit une extension technologique à laquelle le protocole du Bitcoin a donné naissance en 2015. De fait, le Bitcoin - qui est une chaîne de blocs de transactions - présente encore des limites en matière de scalabilité des échanges. « (Avec Bitcoin) chaque bloc est ajouté en moyenne toutes les 10 minutes par un processus de minage, pour la puissance de calcul afin de valider et d'ajouter de nouveaux blocs », rappelle le site Coinhouse. Et précise : « pour atteindre la capacité d'un réseau Visa, nous aurions besoin de blocs de 13.4 Go, ce qui est inconcevable en l'état actuel des technologies de stockage des données », précise le site de la plateforme française d'échange de cryptomonnaies.

Aussi, pour gérer une grande quantité de transferts, le Salvador a fait appel à la technologie du Lightning Network pour augmenter le nombre de transactions traitées par seconde, et ce, de manière instantanée et sans frais.

"bitcoin aura un impact sur les prix des biens et services"

Cependant, plus des deux-tiers des Salvadoriens s'opposent à la décision du très populaire président Bukele et disent dans deux sondages distincts vouloir continuer à utiliser exclusivement le dollar américain.

"Ce bitcoin, c'est une monnaie qui n'existe pas, c'est une monnaie qui ne va pas profiter aux plus pauvres, mais aux plus riches. Qui, étant pauvre, peut investir alors qu'il a à peine de quoi manger ?", s'enflamme José Santos Melara, un vétéran de la guerre civile qui a déchiré le Salvador de 1980 à 1992, et qui a manifesté vendredi contre la cryptomonnnaie.

Une semaine avant l'entrée en vigueur, plusieurs centaines de personnes ont manifesté dans la capitale pour demander au Parlement de renoncer au bitcoin.

Craignant le blanchiment d'argent par des réseaux criminels, notamment de trafic de drogue, les Etats-Unis ont appelé le Salvador à "se protéger des acteurs malintentionnés" par un usage du bitcoin "réglementé", "transparent" et "responsable".

Cette mesure aura "un impact négatif" sur les conditions de vie des Salvadoriens en raison de "la forte volatilité du taux de change" du bitcoin, et aura un impact "sur les prix des biens et services", selon l'économiste de l'Université du Salvador Oscar Cabrera, également ancien président de la Banque centrale du Salvador. Le bitcoin, c'est la promesse d'un "Titanic que personne ne gouverne", s'inquiète-t-il encore. « Bitcoin pour eux c'est l'espoir (...) pour les gens, c'est juste magique », assurait de son côté le Français Nicolas Burtey au "Surfin Bitcoin 2021".

Jeanne Dussueil

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Commentaires 3
à écrit le 08/09/2021 à 10:43
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"Craignant le blanchiment d'argent par des réseaux criminels, notamment de trafic de drogue" On se marre vu qu'avant le bitcoin la grade criminalité n'existait pas et donc son financement non plus. D'ailleurs les paradis fiscaux n'existent pas non pl...

à écrit le 07/09/2021 à 22:52
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Pour rappel tous les pays qui ont refusés le dollar us ont connus des problèmes sérieux : Vénézuela, Iran, Irak, Libye, Syrie, Russie ce allant même jusqu'à l'élimination pur et simple du/des dirigeants ( Kadafi - Saddam Hussein etc.. ) alors que jam...

le 08/09/2021 à 10:42
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Bitcoin est aussi américain.

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